Extérieur nuit. Sur les hauteurs de La Paillade à Montpellier, à deux arrêts de tram du Théâtre Jean Vilar, la résidence Les Gémeaux s’anime d’une étrange énergie. Dans les espaces collectifs, entourés des immeubles qui abritent plus de trois cents logements sociaux, des dizaines de spectateurs se pressent pour assister à la première des deux représentations de La Nuit des Gémeaux. Un public qui se compose aussi bien des résidents que des curieux de passage, rassemblés autour d’un même projet porté par la compagnie Le Cri Dévot.
Chaque année, le théâtre municipal montpelliérain fait appel à des artistes du territoire dans le cadre d’une « création partagée ». Ce processus, qui se déploie au fil des mois auprès de et avec les habitants, donne lieu à des représentations publiques, véritable temps fort de la programmation en fin de saison. À travers cette initiative, le Théâtre Jean Vilar cherche à s’inscrire dans une relation poreuse avec le quartier populaire qui l’entoure. Une dynamique qui, jusqu’à présent, finissait par un rendez-vous au sein même de l’établissement culturel, enjoignant les participants à fouler la grande scène devant leurs proches.
Inverser le cadre

Pour cette nouvelle édition, le cadre s’est inversé. Cette fois-ci, le spectacle vivant s’invite directement au cœur de l’espace public. Un pari confié à Camille Daloz, Emmanuelle Bertrand, Alexandre Cafarelli et Bastien Molines, qui y ont trouvé l’occasion de poursuivre un travail engagé depuis longtemps autour de l’adolescence et du récit de soi. Parallèlement à leur dernière création Eddy d’après le roman d’Édouard Louis, qui se produit dans les lycées avec le concours des élèves, la collaboration avec des adolescents pour La Nuit des Gémeaux semblait donc évidente.
Restait à identifier la bonne porte d’entrée pour cette forme éphémère qui devait emprunter, le temps de deux soirées, les espaces de vie d’un millier de résidents. Hors de question d’imposer une approche hermétique qui ne s’adresserait qu’à une élite théâtrophile ou politicienne, ce qui reviendrait à jouer à contre-courant du projet. Alors sondant ce qui, dans ses domaines de prédilection comme dans ses précédentes créations, pouvait donner un point d’ancrage à ce spectacle, la compagnie opte pour un registre fédérateur : celui de la science-fiction.
Lever le mystère
Les affiches qui habillent les rues de la ville ne laissent d’ailleurs planer aucun doute. Dans un collage photo, une énorme lune et une soucoupe volante semblent surveiller, depuis un ciel de feu, la résidence Les Gémeaux. L’air de rien, Le Cri Dévot affirme une position franche dans la manière d’aborder cette création partagée. Ni grand classique du théâtre, ni récit documentaire cherchant plus ou moins à donner une visibilité biaisée aux anonymes. L’écriture s’alimente certes de la parole des uns et des autres, mais elle permet ici de développer une dramaturgie qui s’intègre à la fiction.
Et pour cause, c’est avant tout par son dispositif que La Nuit des Gémeaux ouvre un dialogue avec l’espace qui l’entoure. C’est plus précisément de la scénographie que part toute l’intrigue, une enquête destinée à lever le mystère de ce cube métallique qui a soudainement fait son apparition au pied des immeubles. Un univers à la fois ludique et futuriste qui s’étend plus largement au sein de la résidence, à travers les lumières de Paolo Sclar, Gabriel Truilhé et Emma Naegel et la composition sonore d’Allister Sinclair.
Une désobéissance heureuse

Faisant ainsi converger tous les regards, la structure devient sujet d’interrogations et d’inquiétudes sur fond de crainte de l’inconnu, face à laquelle les réactions divergent. La curiosité et le désir d’émancipation des ados balaient alors les interdictions du gouvernement, vers une désobéissance heureuse qui, là encore, reprend des codes que nous avons tous en commun depuis la pandémie. Convoquant toutes sortes de références sans en faire la démonstration, Le Cri Dévot parvient en réalité à tisser des liens, invisibles mais palpables, entre celles et ceux qui cohabitent souvent sans se regarder.
Il en va de ces voisins qui, le temps de la représentation, mettent leurs fenêtres à disposition des interprètes d’un soir pour qu’un dialogue se crée d’un bâtiment à l’autre. Il en va, bien sûr, de ces générations et de ces milieux sociaux qui constituent habituellement une même société sans vraiment la partager. Et puis il y a ce lien qui se matérialise discrètement, chez les participants comme chez les spectateurs, dans un rapport intime et personnel à ce que provoque le spectacle vivant. Une fois le cube disparu, c’est peut-être tout ce qu’il restera pour prendre part au monde et le questionner.
La Nuit des Gémeaux par la compagnie Le Cri Dévot
Résidence Les Gémeaux avec le Théâtre Jean Vilar – Montpellier
6 et 7 mai 2026
Durée 1h.
Conception – Camille Daloz, Emmanuelle Bertrand, Alexandre Cafarelli & Bastien Molines
Jeu – Un groupe d’ados et d’habitant·e·s
Univers sonore – Allister Sinclair
Univers vidéo & lumière – Paolo Sclar, Gabriel Truilhé & Emma Naegel