This resting, Patience de Ewa Dziarnowska © Srypos Rennt

Kunstenfestivaldesarts 2026 : Corps à corps féminin

En ouverture de la 31e édition de cette manifestation bruxelloise, l'artiste marocaine Bouchra Ouizguen et la performeuse polonaise basée à Berlin Ewa Dziarnowska invitent à une réflexion sur la place du corps sur scène, qu'il soit différent ou objet de désir et de contemplation.
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À Bruxelles, le Kunstenfestivaldesarts reprend possession des théâtres, garages, chapelles et friches de la ville. Devant les salles, les files s’étirent jusque sur les trottoirs. Public fidèle du festival, étudiants en arts, habitants du quartier, silhouettes très apprêtées ou looks plus bruts se croisent devant les salles dans une même envie de spectacle et de découverte. L’atmosphère reste joyeuse, dense, animée. Elle contraste pourtant avec le climat tendu qui traverse actuellement le secteur culturel belge, secoué par les nouvelles coupes budgétaires imposées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le cadre du plan d’assainissement prévu pour la période 2026-2029. Jusqu’au 30 mai, le festival rassemble vingt-neuf projets venus de vingt-trois pays dans vingt-quatre lieux bruxellois, avec quinze créations mondiales.

Avec cette 31e édition, Daniel Blanga-Gubbay et Dries Douibi signent leur dernier festival avant de passer le relais à Silvia Bottiroli et Corinna Humuza. Cette année, le quartier général du Kunstenfestivaldesarts s’installe au Théâtre Les Tanneurs. Entre deux spectacles, le public s’y retrouve pour boire un verre, manger, prolonger les discussions ou danser jusque tard dans la nuit. Le karaoké, imaginé par Habib Ben Tanfous et faisant écho à sa nouvelle création Orchestre vide, longing for you, proposé à trois reprises durant le festival, participe à cette atmosphère chaleureuse et mouvante, où le festival déborde largement du temps des représentations.

Des corps hors cadres
Este Mundo de Bouchra Ouizguen © Paulo Pimenta

À La Raffinerie, Bouchra Ouizguen présente Este Mundo, créé avec la compagnie Dançando com a Diferença, qui rassemble interprètes avec et sans handicap. Dans la pénombre, une silhouette apparaît lentement. D’abord les pieds, très blancs dans l’obscurité, puis, à mesure que la lumière se précise, le corps qui avance à petits pas, tourne sur lui-même, hésite, recommence. Peu à peu, il gagne en ampleur, s’empare du plateau, le traverse debout puis allongé au sol.

D’autres silhouettes la rejoignent et prennent elles aussi possession de l’espace. Chacune suit sa propre trajectoire. Certains gestes se répètent, d’autres se répondent ou empruntent un autre chemin, une autre grammaire gestuelle. Rien ne cherche ici l’uniformité. Au contraire, la pièce laisse les singularités exister pleinement, dans leur rythme, leur fragilité, leur manière de traverser l’espace.

Des mondes à traverser 

Reliant Madère, où est basée la compagnie Dançando com a Diferença, au Maroc, où elle vit et travaille, Bouchra Ouizguen compose une succession de tableaux traversés de gestes simples, de tissus virevoltants et de présences singulières. Aucun mot n’est prononcé sur scène, mais les présences poétiques de Fernando Pessoa et de Mahmoud Darwich, qui ont inspiré la chorégraphe, semblent circuler dans son écriture attentive au silence, aux souffles et à ce qui se transmet sans langage. Des sons de cloches à un chant rappelant bollywood, les quatre danseuses et le danseur change de registre et donne à voir le monde autrement.

Le plus beau, mais aussi le plus fragile et le plus bancal, surgit lorsque les corps débordent le cadre imposé par la partition. Quand un interprète accélère soudain, quand un autre entraîne le groupe dans une ronde maladroite et joyeuse. Là, le spectacle cesse de vouloir se tenir à tout prix, se laisse traverser par les digressions de chacun et ouvre un espace de liberté visiblement salvateur pour les interprètes. Mais cette circulation permanente des corps et des énergies donne parfois au spectacle un aspect plus flottant, voire totalement en roue libre. Certaines séquences peinent à trouver leur pleine densité, d’autres semblent perdre leur ligne directrice. Reste cette tendresse collective, cette sororité, qui touche par son naturel et sa générosité.

Désir, lenteur et abandon
This resting, Patience de Ewa Dziarnowska © Srypos Rennt

Un peu plus tard dans la soirée, à Bodeek, Ewa Dziarnowska déploie This resting, patience, une performance de trois heures traversée par What the World Needs Now du tandem Burt Bacharach et Hal David, dans la version chantée par Dionne Warwick. Écrite en pleine guerre du Vietnam, la chanson, avec son appel presque naïf à l’amour et à la douceur dans un monde fracturé, revient ici en boucle jusqu’à devenir un état physique, une pulsation continue qui traverse tout l’espace. Si le parallèle avec l’actualité est évident, c’est ailleurs que l’ariste polonaise entraine sur la durée le public, dans état de stase, de transe. 

Dans cet ancien garage transformé en lieu de danse, aucun gradin, aucune frontalité. Un large tapis bleu Klein couvre le sol tandis que les spectateurs s’installent tout autour, à quelques centimètres seulement des performeuses. Au centre, la sculpturale Leah Marojević apparaît dans une robe bleue moulante et translucide. Traversée par les sonorités blues et jazz de la chanson, elle danse comme absorbée par son propre mouvement. Les bras dessinent de lentes courbes, le bassin ondule presque imperceptiblement, les épaules se relâchent au rythme de la voix. Passée la légère gêne du regard voyeur, l’attention des spectateurs finit par se fixer sur des détails minuscules. Une respiration. Une tension dans la nuque. Un muscle qui tremble sous la lumière. Peu à peu, le temps semble se modifier.

Duo brûlant 

Quand Ewa Dziarnowska rejoint l’espace, le duo se construit sans jamais chercher l’unisson parfait. L’une est plus fluide, presque aérienne, l’autre plus terrienne, plus brute. Elles se répondent par fragments, par impulsions, dans une sensualité qui ne cherche jamais l’effet ou la provocation. Ce qui se joue ici relève davantage d’un état de présence, d’un abandon au mouvement et au désir.

Puis les performeuses déplacent les chaises, rapprochent certains spectateurs, modifient les perspectives. Les corps glissent au sol, passent entre les jambes du public, frôlent des épaules avec douceur. À mesure que la musique devient plus électronique, plus sourde, l’espace entier se transforme. Certains ferment les yeux, d’autres suivent chaque déplacement avec fascination.

Trois heures durant, Ewa Dziarnowska et Leah Marojević construisent une expérience où la danse devient moins un objet à regarder qu’un état à partager. La sensualité circule partout, dans les gestes, les distances, les regards, sans jamais devenir un jeu de séduction forcée. Quelque chose de profondément libre finit par émerger de cette lente traversée des corps et du désir.


Kunstenfestivaldesarts
du 8 au 30 mai 2026


Este Mundo de Bouchra Ouizguen
spectacle crée le 9 avril 2026 à la Fundação de Serralves – Festival DDD-Dias da Dança, Porto, Portugal 
La Raffinerie – Charleroi Danse
du 9 au 11 mai 2026
durée 1h environ 

Chorégraphie, costumes, scénographie et mise en scène de Bouchra Ouizguen
Danseur·euses du Dançando com a Diferença : Bárbara Matos, Joana Caetano, Sara Rebolo, Sofia Marote, Telmo Ferreira
Conception lumière de Cristóvão Cunha
Conception sonore de Bouchra Ouizguen & Márcio Faria

Pour Dançando com a Diferença
Direction artistique d’Henrique Amoedo
Assistante à la mise en scène – Cláudia Nunes


This resting, patience de Ewa Dziarnowska
Bodeek
du 9 au 12 mai 2026
durée 3h 

Chorégraphie de Ewa Dziarnowska
Avec Leah Marojević
Son de Krzysztof Bagiński
Lumière de Jacqueline Sobiszewski
Costumes et stylisme de Nico Navarro Rueda, Franziska Acksel
Soutien dramaturgique – Jette Büchsenschütz
Dialogue artistique :-Suvi Kemppainen

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