Photo de répétition © Thierry Laporte

Dans les allées en floraison de La Cerisaie d’Aurélie Van Den Daele

Au Sirque à Nexon, la metteuse en scène et directrice du Théâtre de l’Union à Limoges répète une Cerisaie déambulatoire créée à l’occasion de la première édition du festival Mi/Mi, qui scelle la collaboration entre les deux structures. Entre château, parc et chapiteau, l'artiste transforme la dernière œuvre d'Anton Tchekhov en un théâtre-paysage au plus près du vivant.
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À vingt-cinq minutes de Limoges, au cœur de Nexon, un vaste domaine abrite aujourd’hui la mairie, Le Sirque – Pôle national cirque à Nexon en Nouvelle Aquitaine – et plusieurs dépendances encore marquées par le passé équestre du lieu. Autour du château des XVIIe et XIXe siècles se déploient un pigeonnier, une orangerie, des écuries (toujours en activité), une chapelle privée, et face au parc, un ancien dancing à l’américaine baptisé L’Étoile Rouge. Un peu plus loin, caché par d’anciennes granges, un immense chapiteau rouge, posé là comme une brioche géante, trône. Un paysage singulier où cohabitent vieilles pierres, herbes folles, habitants du village et artistes en résidence.

C’est au cœur de ce parc millénaire qu’Aurélie Van Den Daele répète La Cerisaie d’Anton Tchekhov. Le spectacle sera créé le 24 mai prochain dans le cadre de Mi/Mi, nouveau festival imaginé par le Théâtre de l’Union et Le Sirque. Un rendez-vous pensé comme un espace de circulation entre théâtre et cirque, guidé par un véritable désir de mutualisation en cette période de restrictions budgétaires.

Un nouveau terrain de jeu à apprivoiser
Photo de répétition © Thierry Laporte

Pour l’instant, l’heure est encore au déjeuner. Certains mangent dans la cuisine, d’autres à l’intérieur de L’Étoile Rouge, pendant que quelques-uns improvisent un pique-nique sur des tables installées dans le parc pour l’occasion. Interprètes et techniciens reviennent sur les répétitions de la veille, évoquent les premiers essais en extérieur menés près de l’ancienne orangerie. Après plusieurs jours de pluie, le soleil est enfin apparu. Le froid printanier mord encore, mais tous semblent soulagés de pouvoir enfin éprouver le spectacle dehors.

Car cette Cerisaie dépend du temps. Jusqu’ici, les répétitions avaient surtout eu lieu dans les murs du Théâtre de l’Union. Dans le parc du château de Nexon, un terrain de jeu ouvre tout un champ de possibles. Ces nouvelles perspectives enchantent la metteuse en scène et lui permettent de renouer avec son projet initial pour le Théâtre de l’Union, le théâtre-paysage. 

Quand on observe l’équipe, ce qui frappe d’abord, c’est la douceur qui circule dans le groupe. Les arrivées se saluent par des embrassades, de belles connivences, et une attention constante aux autres. Une forme de tendresse émane de cette troupe hétérogène où se croisent générations, parcours et mémoires théâtrales différentes.

Retrouver Tchekhov autrement

Pourquoi monter La Cerisaie aujourd’hui ? La question traverse tout le travail d’Aurélie Van Den Daele. À Limoges, la metteuse en scène raconte avoir redécouvert la pièce lorsqu’André Markowicz, venu donner un stage aux élèves de l’École supérieure du Théâtre de l’Union, découvre la maison de maître qui l’abrite et lui souffle aussitôt, « ici, c’est La Cerisaie. »

Peu à peu, le texte lui apparaît autrement. « Lire Tchekhov après quarante ans, ce n’est plus la même chose qu’à vingt ans, explique-t-elle. Tout ce qu’on m’avait enseigné à l’école de théâtre – le sous-texte, les non-dits, les bascules de monde – apparaissait soudain avec une force incroyable. C’est d’ailleurs une réflexion que nous avons eue avec Elsa Granat, alors qu’elle s’attaquait de son côté à La Mouette à la Comédie-Française.« 

Retrouver les appuis
Photo de répétition © Thierry Laporte

Il est temps d’entrer dans le vif du sujet. Avant que la répétition ne commence, toute l’équipe se rassemble pour un briefing. On revient sur les raccords de la veille, les déplacements à corriger, les entrées à adapter au terrain. « Aujourd’hui, il faut retrouver les appuis, glisse Aurélie Van Den Daele. » Le mot revient souvent au fil de la journée. Trouver des appuis physiques, mais aussi émotionnels.

Tous les comédiens portent déjà leurs micros. Ils répètent encore sans costumes, simplement vêtus de leurs habits du quotidien. À ce stade, l’équipe ne cherche pas les dernières finitions mais reprend doucement le spectacle pour apprivoiser ces nouveaux espaces – le chapiteau et le parc –  avant le filage du soir.

La répétition reprend au début, à l’Acte I. La maison est encore en léthargie. Lioubov, la propriétaire, incarnée avec beaucoup d’intensité par Marie-Sohna Condé, n’est pas revenue. Cela fait cinq ans qu’elle a quitté le domaine après la mort de son fils par noyade. Cinq années d’exil parisien, de fuite en avant et de dépenses inconsidérées pendant que la propriété s’effondre lentement sous le poids des dettes.

Habiter les ruines

Dans un craquement de bois qui annonce déjà la disparition du lieu, le rideau noir s’ouvre lentement, comme si l’on retirait les draps d’une maison abandonnée. Dès les premiers instants, la sensation d’un monde en sursis traverse tout le spectacle. La chambre des enfants apparaît alors. Quelques voiles couleur chair dessinent l’espace. Au sol, des dessins d’enfants, un piano de fortune, d’immenses coussins.

La scénographie imaginée par François Gauthier-Lafaye ne cherche pas le réalisme mais compose des fragments de mémoire suspendus. Au fond, un couloir aux allures de chambre funéraire laisse deviner quelques branches artificielles de cerisier rose, vestige fragile d’un monde condamné. « Pour l’ambiance, nous nous sommes notamment inspirés de la série Six Feet Under, sourit Aurélie Van Den Daele en reprenant une remarque de sa collaboratrice Charline Curtelin. »

Nouveau lieu, nouvelles percéptions
Photo de répétition © Thierry Laporte

Les phrases filent puis s’interrompent aussitôt. Aurélie Van Den Daele questionne une posture, demande de reprendre une entrée, déplace légèrement un acteur. Tout doit raconter quelque chose du personnage et du lieu. Par moments, elle descend elle-même au plateau pour éprouver physiquement une trajectoire, sentir l’espace, vérifier à quel instant un déplacement devient juste. « Le lieu transforme complètement la perception, explique-t-elle. On sort, puis on revient dans la salle. Cela crée un choc sensoriel, qu’il faut appréhender pour être au plus près des émotions des personnages ciselés par Tchekhov. »

Le travail bien que revu dans les grandes lignes est précis. La direction d’acteurs cherche moins à figer qu’à faire apparaître des lignes de force, des tensions, des états. Dans cette Cerisaie, la fin d’un monde n’a rien d’abstrait. Elle traverse les corps autant que le paysage. « Tchekhov me console, confie la metteuse en scène. Il y avait quelque chose de très fort dans l’idée que d’autres, avant nous, avaient traversé des bouleversements immenses et qu’ils en avaient fait une œuvre capable de traverser les siècles. »

Le paysage comme partenaire

Le premier acte à peine répété, toute l’équipe se dirige vers l’extérieur pour travailler l’Acte II. Le changement d’échelle est immédiat. Après l’espace fermé de la chambre des enfants, les acteurs doivent désormais composer avec le parc, le vent, les reliefs du terrain et les mouvements du quotidien qui continuent autour d’eux.

Avant même de reprendre le texte, chacun teste son micro. Très vite, ces essais techniques se transforment en terrain de jeu. Certains improvisent des récits décalés, clownesques, d’autres reprennent sobrement leurs répliques. Derrière eux, des habitants traversent le parc à vélo, une femme promène son chien et un couple ralentit quelques instants pour observer cette étrange répétition à ciel ouvert.

C’est là que le théâtre-paysage défendu par Aurélie Van Den Daele prend véritablement forme. À l’orée d’une chênaie, les acteurs se dispersent dans les hautes herbes. Deux comédiennes tombent d’un banc tant le terrain est meuble après les pluies des jours précédents. Ailleurs, un acteur disparaît presque entièrement dans la végétation, pendant que d’autres improvisent une partie de badminton sur un chemin en surplomb. Peu à peu, le parc cesse d’être un simple décor et devient un partenaire de jeu à part entière.

Déplacer Tchekhov
Photo de répétition © Thierry Laporte

L’acte défile ensuite à vive allure. Chaque entrée, chaque apparition, chaque distance entre les corps modifie la perception du texte. Certains personnages surgissent derrière un arbre en contre haut, d’autres se manifestent d’abord par une silhouette avant même de prendre la parole. Une matière commence à se dessiner. On retrouve ici la signature plastique d’Aurélie Van Den Daele, son goût pour des images simples mais puissantes, sa manière de déplacer les classiques sans jamais les écraser sous une démonstration théorique.

Le spectacle conserve ainsi le texte d’Anton Tchekhov presque intact tout en y intégrant des inserts écrits avec Charline Curtelin. Ces fragments accompagnent les déambulations du public et interrogent la mémoire des lieux, les rapports de classe ou les traces laissées par les générations précédentes. « Ces inserts permettent de subjectiviser davantage certains personnages, explique la metteuse en scène. Le texte de Tchekhov reste là, presque intact, mais ces ajouts déplacent légèrement le regard. »

Une Cerisaie chorale

La distribution raconte à elle seule le projet. Autour de Marie-Sonha Condé, choisie pour la puissance émotionnelle de sa Lioubov, se croisent notamment Sydney Ali Mehelleb dans le rôle de Lopakhine, Gurshad Shaheman, mais aussi de jeunes interprètes récemment sortis de l’École de Limoges. « Je ne cherchais pas forcément à respecter les âges exacts indiqués par Tchekhov, explique Aurélie Van Den Daele. Ce qui m’intéressait davantage, c’étaient les écarts générationnels entre les personnages. »

Cette circulation entre artistes confirmés et jeunes acteurs nourrit en permanence le travail. Certains connaissent La Cerisaie pour l’avoir étudiée à l’école, d’autres n’en gardent que des souvenirs en tant que spectateur. La metteuse en scène observe attentivement ces différences de rapport au texte, cette mémoire théâtrale qui se transmet ou se réinvente.

Dans quelques jours, les spectateurs déambuleront à leur tour entre les pièces, les pelouses et les chemins du domaine. Ils suivront les personnages de Tchekhov au milieu des bruissements du parc, des voix amplifiées par les micros et des craquements du soir.

Et cette vieille histoire de maison perdue, d’héritage impossible et de monde qui bascule trouvera ici, au milieu des herbes hautes de Nexon, une nouvelle manière de résonner.

Envoyé spécial à Nexon

La Cerisaie d’Anton Tchekhov
création les 24 et 25 mail 2026 au Sirque – Pôle National Cirque à Nexon en Nouvelle – Aquitaine dans le cadre du Festival Mi/Mi

Durée estimée 2h30 

Tournée 
6 au 21 juin 2026 au Théâtre de la Tempête, Paris
octobre 2026 – Théâtre de l’Union, Limoges 

Mise en scène d’Aurélie van den Daele
Traduction André Markowicz et Françoise Morvan 
Collaboratrice à la mise en scène Charline Curtelin
Avec Mathias Bentahar, Claire Chastel, Océane Court Mallaroni, Marie Sohna Condé, Sidney Ali Mehelleb, Inès Musial, Alexandre Le Nours, Rémi Rauzier, Noémie Rimbert, Gurshad Shaheman
Scénographie François Gauthier-Lafaye
Œil Chorégraphique – Rehin Hollant
Création lumière de Julien Dubuc
Régie générale d’Arthur Petit
Création sonore de Camille Vitté assisté de Milhann Chodorowski
Création costumes Adélaïde Baylac-Domengetroy, assistée de Christine Ducouret
Construction décors Les ateliers du Théâtre de l’Union, chef constructeur Nicolas Brun
Réalisation costumes Les ateliers du Théâtre de l’Union, chef d’atelier Simon Roland

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