Comme les bonnes manières doivent s’apprendre, certaines personnes ont écrit des Manuels du savoir-vivre. Ces petites pépites ont inspiré bien des auteur·ices, comme Jean-Luc Lagarce. Pour son texte, Virginie Lemoine, très engagée sur la cause des femmes, a puisé dans ceux destinés aux jeunes mariées. Elle en a tiré des conseils édifiants destinés à en faire de parfaites épouses et des ménagères irréprochables. Ces derniers, écrits il y a soixante-dix ans – à peine hier ! -, font de son spectacle un bouleversant devoir de mémoire.
La place faite aux femmes

L’imagerie de la fin des années cinquante est très présente. La scénographie à l’épure se constitue d’un salon aux murx tapissé de papier peint et de tabourets-coffres blancs. Les vêtements, chaussures, coiffures et maquillages dessinent les silhouettes de l’époque. Celle des trente glorieuses, celle de la croissance économique et sociale. Le monde moderne s’annonce, comme le martèlent les réclames d’alors, pour libérer les femmes. Mais de quoi ? En tout cas pas des carcans, diktats, injonctions d’une société patriarcale.
Rions jaune, à défaut de s’énerver
Avec le recul du temps, ces « charmants » conseils font beaucoup rire. Les femmes y sont « infantilisées ». On se fout de savoir ce qu’elles ressentent, pensent ou à quoi elles aspirent. Sans l’accord de leur mari, elles ne peuvent rien faire. Elles doivent demeurer disponibles, d’humeur égale, ne jamais contredire, tenir le cordon de la bourse, prendre soin des désirs de Monsieur, etc. Il y est aussi dit que pour bien s’hydrater, il faut boire un litre de bière par jour ou que l’amiante est bonne pour la santé ! Prononcée d’une manière neutre par les comédiennes, cette liste devient un chapelet ahurissant de perles enfilées.
Pour bien remettre dans le contexte, Virginie Lemoine a choisi cinq futures épouses, aux parcours différents. Figurant un panel sociétal, correspondant à des situations bien spécifiques, leurs récits viennent entrecouper la litanie des conseils.
De formidables portraits de femmes

Madeleine (épatante Valérie Zaccomer), postière et « vieille fille » finit par se marier sur le tard, pour faire plaisir à Maman, et a la chance de tomber sur le bon. Gilberte (formidable Nouritza Emmanuelian) est une fille de bonne famille, qui par peur de demeurer célibataire, accepte de prendre pour un époux choisi par son père. La délurée Christiane (impayable Cloé Horry) s’en choisit un au hasard pour pouvoir prendre en main sa vie. Marguerite (délirante Mathilde Moulinat) qui aime Henry depuis l’enfance, doit se battre pour faire accepter l’idée à son père. Ce n’est pas gagné, il est fils de divorcés.
Et puis, comme tout droit sortie d’un livre d’Annie Ernaux, il y a Louise (magnifique Florence Coste, en alternance avec l’exquise Ariane Brousse). Cette jeune fille instruite et littéraire se retrouve à l’usine, où elle a une liaison avec le « charmant » fils du patron. Enceinte, elle choisit d’épouser un collègue qui se dévoue.
Une sororité forte
Unies dans un bel élan de troupe, les comédiennes nous entraînent dans un tourbillon fait d’éclats de rire, d’émotions et de chansons (œuvre de Stéphane Corbin). Elles sont ces « sorcières » magnifiques d’Anne Sylvestre qui nous ont portées, se sont battues, et qui ont su vaillamment offrir à leurs filles – et par là-même à leurs fils – une autre manière d’aborder les choses de la vie.
Le manuel de la jeune mariée 1957, texte et mise en scène Virginie Lemoine
Théâtre Actuel La Bruyère – Paris
Jusqu’au 3 janvier 2026
Durée 1h20.
Avec Ariane Brousse en alternance avec Florence Coste, Nouritza Emmanuelian, Mathilde Moulinat, Cloé Horry, Valérie Zaccomer, Stéphane Corbin ou Martin Pauvert (au piano)
Chorégraphie Sharon Sultan
Décor Grégoire Lemoine, assisté de Thierry Desroches
Lumières et créations d’images Mehdi Izza
Musiques Stéphane Corbin
Assistante mise en scène Laury André
Régisseur Jean-Philippe De Oliveira.



