Olivier Sitruk - Dolorès © DR
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Olivier Sitruk : « Je pense que je finirai ma vie au théâtre »

Le comédien incarne admirablement Sylvin Rubistein, ce danseur travesti et héros oublié de la Seconde Guerre mondiale, dans Dolorès, la très belle pièce de Yann Guillon et Stéphane Laporte, mise en scène avec esprit par Virginie Lemoine.
12 septembre 2025
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Comment ce texte vous est-il parvenu ?

Olivier Sitruk : Virginie Lemoine, via notre agent commun, demande à me rencontrer parce qu’elle a un texte à me proposer. « Voilà, on ne se connaît pas, mais je ne vois que toi pour jouer ce personnage. » L’histoire me fascine immédiatement. Donc, je dis oui. À l’époque, c’était écrit pour deux comédiens. Et celui qui allait jouer Sylvin Rubistein devait aussi jouer d’autres personnages. Il y avait déjà l’idée d’avoir sur scène un danseur, une danseuse, un chanteur et un guitariste de flamenco. Voilà ce qui est écrit à ce moment-là. En 2019, on prépare des lectures, et la Covid arrive.

C’est un texte qui a donc évolué entre la première mouture et celle d’aujourd’hui…
Olivier Sitruk - Dolorès © Frédérique Toulet
© Frédérique Toulet

Olivier Sitruk : C’est vrai qu’au fur et à mesure des séances de travail, la pièce a complètement évolué. Habituellement, on peut corriger quelques phrases, un tout petit peu la structure. La pièce n’a plus rien à voir avec celle que j’ai lue initialement. On l’a construite ensemble, grâce aux talents de chacun, les acteurs, Virginie, bien sûr, mais aussi les auteurs très disponibles à réécrire et les producteurs qui ont apporté également un point de vue. Et même, je dirais presque aussi avec un peu le public lors du premier Avignon en 2023.

Sylvin Rubistein est, comme vous le dites, un personnage passionnant, qu’est-ce qui vous a donné envie de l’incarner ?

Olivier Sitruk : L’histoire de cet homme est absolument ahurissante. Et puis, c’est un challenge d’acteur. Il y a aussi l’envie de travailler avec Virginie Lemoine. Je suis allé voir les mises en scène qu’elle avait faites et j’ai trouvé que son travail avec les acteurs était remarquable. Et puis, peut-être aussi quelque chose d’un peu égocentré, c’est-à-dire le fait d’être sur un plateau à jouer plein de personnages. Mais comme la pièce a évolué, je n’interprète plus que Sylvin et François Feroleto fait tous les autres. Maintenant on est sept sur le plateau !

Comment incarner un personnage qui a vraiment existé et qui est à l’opposé de vous ?

Olivier Sitruk : J’en ai déjà joué, au cinéma, dans les séries et notamment au théâtre, le Che Guevara. Le fait de jouer des personnes qui existent ou qui ont existé, cela nous met une pression bien plus importante qu’avec les personnages de fiction. On a un poids historique qui pèse sur nous. Notre engagement est un tout petit peu différent. C’est ce que je ressens avec Sylvin. Je dois aussi essayer de le comprendre. Ses actes peuvent être considérés comme héroïques mais ce sont aussi des assassinats, des meurtres, parfois de sang-froid, et je me dois de rentrer dans ce personnage pour qu’il puisse justifier la mort d’êtres humains.

Ce qui est très touchant aussi, c’est ce travestissement en femme pour faire revivre sa sœur jumelle déportée, et parce qu’il a compris que c’est comme ça qu’il pourrait atteindre plus facilement les salauds…
Olivier Sitruk - Dolorès © Frédérique Toulet
Toute l’équipe de « Dolorès » © Frédérique Toulet

Olivier Sitruk : Je suis intimement persuadé aujourd’hui, après l’avoir joué près de soixante-dix fois, que s’il ne fait pas ça, il meurt. Il faut une force herculéenne pour supporter la mort de l’autre avec laquelle on a vécu. Sylvin n’a jamais quitté sa sœur jumelle Maria, qui est son double. On sait bien que ce rapport-là est particulier. Donc pour survivre, il prend l’identité de sa sœur, Dolorès, son nom de scène quand elle dansait. Il a besoin qu’elle continue à vivre en s’habillant et dansant comme elle. Il y a une différence dans le flamenco, entre le danseur et la danseuse. Et lui, il va danser le flamenco comme une femme.

Son premier objectif est de la maintenir la plus vivante possible dans sa mémoire. Mais comme il est engagé dans la résistance, il va finir par tuer des gens, habillé en femme. C’est sa sœur qui se venge. Et ce n’est jamais assez, comme je le dis à un moment dans la pièce. Sa folie meurtrière, même si elle est du bon côté, est quand même une folie meurtrière. Donc, ce travestissement, c’est pour se maintenir en vie, pour maintenir sa sœur en vie, mais aussi pour essayer de calmer sa vengeance, sa douleur.

Et même après la guerre, il va continuer à danser en Dolorès…

Olivier Sitruk : Il va continuer à danser en Dolorès, même quand les Américains débarquent à Berlin. Puis, il va s’installer à Hambourg et danser du flamenco dans un club, dans un quartier qui ressemble à Pigalle ! Dans les années 1960, les mœurs évoluant, le quartier perd de son âme, et il ne va plus se sentir bien dans cet univers. II va arrêter et ouvrir une brocante. Mais il a dû continuer de danser. J’ai croisé quelqu’un dans un restaurant à Toulouse qui m’a raconté qu’il l’avait vu danser dans les années 1980 à Séville. Dans le documentaire où il raconte son histoire, il a déjà quatre-vingt-dix ans et il continue à danser un peu. Parce que l’on retrace humainement l’histoire de cette vie, on touche une sorte d’universalité.

Comment avez-vous abordé ce personnage complexe ?
Olivier Sitruk - Dolorès © Frédérique Toulet
Avec François Feloreto © Frédérique Toulet

Olivier Sitruk : Je ne crois pas du tout à une distanciation de l’acteur par rapport à son personnage. On travaille avec qui on est. On est l’instrument. Ça part de nous. Donc, il faut trouver en nous ce qui se rapproche le plus du personnage, de son histoire. Parce que j’ai d’autres obligations, il se trouve que je joue en alternance avec Adrien Melin. Quand il jouera, ce sera « son » Sylvin, un autre Sylvin.

Ses émotions, ses colères ?

Olivier Sitruk : Une fois que je situe mon personnage, que je sais émotionnellement à peu près où il se situe, je peux aborder le plus sincèrement possible chaque scène, chaque événement. Quand j’évoque la prison (où il a sans doute été violé), que je raconte la perte de ma sœur amenée dans un camp de concentration, quand je suis vieux et que j’évoque mon chemin, ces scènes-là sont de toute façon émotionnellement fortes. Et puisque je les vis, je suis émotionnellement touché. 

L’autre étape, c’est la metteuse en scène. Ce travail émotionnel, il se fait aussi à deux. Je propose et ensuite, elle me dit : « Non, la note, elle n’est pas là, elle est plutôt à cet endroit-là. » J’ai assisté à des répétitions d’orchestres, c’est très impressionnant, on est dans ce rapport-là. Encore maintenant, Virginie Lemoine me fait des notes. On est en travail perpétuel. C’est pour cela que je pense que je finirai ma vie au théâtre et pas du tout à l’image. C’est trop important de pouvoir me dire que là, je vais jouer et puis demain, je vais rejouer. Et donc, je vais pouvoir corriger, travailler, chercher des choses. Ça, c’est miraculeux pour un acteur.


Dolorès de Yann Guillon et Stéphane Laporte
Théâtre Actuel La Bruyère
Du 29 août au 31 décembre 2025

Durée 1h20.

Mise en scène de Virginie Lemoine,
assitée d’André Laury.
Avec Olivier Sitruk en alternance avec Adrien Melin, François Feroleto, Joséphine Thoby, Sharon Sultan (danseuse) Ruben Molina (danseur), Cristo Cortes (chanteur et musicien) et Dani Barba (musicien).
Décors de Grégoire Lemoine.
Costumes de Julia Allègre. Lumières et vidéo de Mehdi Izza.
Création sonore de Vincent Lustaud.
Chorégraphies de Marjorie Ascione
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