Quelle a été l’impulsion pour cette nouvelle pièce, Un peu pour mon cœur… ?
Dalila Belaza : Je dirais que ce qui sous-tend en filigrane mes pièces, c’est le fait de créer un rapport à l’autre. Par « autre », j’entends toute forme d’altérité, tout ce qui a priori n’est pas moi et ne provient pas de moi mais qui peut contribuer à ouvrir l’espace à l’intérieur de chacun et à décentrer un point de vue personnel. Cela commence souvent pour moi par un rapport à l’espace qui nous contient et un rapport à la musique. Je cultive en permanence une attention à ces matières que je considère comme premières et qui vont subir une transformation spécifique selon l’intention que je vais mettre en œuvre dans une pièce. Pour Un peu pour mon coeur…, assez naturellement, j’ai invité la voix car je la considère également comme une matière.
Pour cette création, vous avez notamment travaillé sur le chant. Qu’a-t-il apporté à votre regard de chorégraphe ?

Dalila Belaza : En création, la plupart de mes indications se basent sur la musicalité des choses, sur ce que l’on fait entendre et nullement sur ce que l’on donne à voir. C’est une forme d’harmonie qui crée le récit. Le chant offre d’emblée une dimension immatérielle, atmosphérique. J’ai parfois le sentiment paradoxal que la voix matérialise davantage le mouvement dans l’espace dans toute sa complexité. La voix, comme la musique, fait clairement partie de cet ensemble d’éléments de même nature, qui constitue à mon sens le spectre de la parole.
La question du récit au sens de l’acte de raconter est une chose qui m’habite et qui provient en partie de mon héritage culturel lié à mon pays d’origine, l’Algérie. Dans le cercle intime, je dirais en premier lieu via la figure de mon père, qui maniait l’art de toucher la sensibilité et l’imagination des personnes qui écoutaient ses récits en tous genres. De façon plus large, elle me vient des célébrations auxquelles j’ai assisté là-bas, où le chant, la danse et la musique ne formaient qu’une seule expérience. J’arrive donc au chant, avec une conviction intime qu’il faisait déjà partie des choses que je portais dans mon histoire.
Pour autant, votre travail ne tourne pas autour de ce lien avec l’Algérie ?
Dalila Belaza : Je continue, évidemment, d’interroger ce que j’abrite en moi et d’où ça me vient. C’est un fait. J’ai hérité d’une culture qui m’a façonnée, qui a nourri mon goût du récit et ma croyance dans le fait que l’imaginaire est un réel comme un autre, que je cherche à la fois à creuser et à dépasser. Mon désir, dans cette création, n’est pas de faire référence à l’Algérie, de même qu’il ne s’agissait pas, dans ma pièce Au cœur, de mettre un coup de projecteur sur le folklore aveyronnais. Je pars de quelque part pour créer un déplacement vers un ailleurs un peu plus universel. Je l’espère, en tout cas.
Pour Un peu pour mon cœur…, comment s’est nourrie cette réflexion autour du chant ?

Dalila Belaza :
J’ai auditionné des chanteuses et chanteurs. Au départ, se sont présentées de nombreuses personnes issues du chant lyrique. Assez rapidement, j’ai compris que ce n’était pas un endroit où j’avais envie d’aller. Puis j’ai rencontré deux chanteuses qui avaient dans leur pratique une possibilité de se soustraire à un registre. Et j’ai travaillé sur une présence de la voix en continu sur le plateau, ou presque. Je voulais sortir du format de la chanson, avec son début et sa fin, pour que cela puisse devenir une matière, au même titre que la lumière ou la bande-son que j’ai créée en parallèle, et que tout puisse dialoguer en permanence.
Quand l’écriture chorégraphique est-elle entrée dans le travail ?
Dalila Belaza : J’ai commencé par des laboratoires de recherche avec la danse tout en menant un travail sur le son. Je savais que j’allais devoir créer une certaine couture et une imbrication des choses entre elles. Avant les voix en direct, j’ai utilisé des chants enregistrés pour tester les premières formes de dialogue entre la voix et le corps. L’idée était de voir quelle musicalité animait le corps en dialogue avec une grande diversité de sons, de rythmiques et de voix. J’ai cherché à tout prix à sortir d’une forme d’illustration du chant par la danse. Cela m’a poussée à chercher une expérience de la musicalité à la fois immanente et transcendante.
À quel moment cette matière de recherche devient-elle une matière de spectacle ?

Dalila Belaza : Je me pose à chaque fois une équation avec les différents éléments en présence. Il y a déjà un chemin qui commence à se profiler à ce moment-là. Mais j’ai toujours un peu la crainte que ça n’aboutisse nulle part, que ça ne parvienne pas à laisser émerger une parole, un univers, un imaginaire. Les débuts côtoient toujours une forme de crainte de quelque chose qui serait seulement le fruit d’une projection mentale. La crainte demeure, pour ma part, jusqu’au bout. En tout cas, tant que je n’ai pas le sentiment que l’expérience de la pièce vient transformer entièrement une perception de soi et du monde dans l’instant au point de la porter sur un plateau.
Y a-t-il un déclic ou est-ce plus organique ?
Dalila Belaza : Ce n’est pas un déclic, parce qu’à partir du moment où je commence une expérimentation, quelque chose en moi s’organise et tend vers une destination. À ce moment-là, je sais que je ne vais pas faire machine arrière. Et les contraintes de temps ne me laissent pas le loisir de divaguer. Je suis toujours en train d’aller vers une même chose que je re-questionne en permanence pour l’approfondir. Donc ce n’est pas un déclic, c’est plutôt une façon de ne pas me laisser le choix dès le départ.
C’est là qu’intervient la notion d’équation, avec le travail du son et de la lumière ?
Dalila Belaza : Dès le départ de la création, je combine les choses entre elles. Même si le travail sur la lumière arrive généralement plus tardivement, j’essaie toujours d’ouvrir la conscience à quelque chose de plus large que soi, de façon à englober une part d’inconnu.
La création d’Un peu pour mon cœur… aura lieu à la Maison de la Danse le 3 novembre. D’ici là, vous êtes en résidence. En quoi consistera le travail pour les prochains jours ?

Dalila Belaza : Nous avons, cette dernière semaine, une résidence technique à la Maison de la Danse de Lyon. Je dois, durant ces jours-là, finaliser la création lumière. À l’approche des premières, quand bien même si l’on a traversé un processus de création et de répétition long, c’est toujours dans ces derniers moments que des volets de conscience s’ouvrent chez tout le monde et qu’on commence à sentir l’urgence de livrer une expérience qui ne soit pas entravée par notre subjectivité. C’est parce qu’on est proche du moment incontournable de partager la pièce qu’on sent que la chose doit impérativement nous échapper pour qu’elle ait un sens.
Est-ce que cela signifie que le travail se poursuit au-delà des premières ?
Dalila Belaza : Oui, toujours. Sinon, il me semblerait que quelque chose ne serait pas maintenu en vie. Une pièce évolue énormément dans le temps, elle s’approfondit. Donc je ne souhaite pas retrouver une chose à l’identique. Je n’aborde pas la pièce comme un objet terminé. Elle doit me défier pour la faire aller encore un peu plus loin.
Un peu pour mon cœur… de Dalila Belaza
Création à la Maison de la Danse – Lyon
Les 3 et 4 novembre 2026
Durée 55mn
Tournée
25 au 28 novembre 2026 à Chaillot, Théâtre national de la Danse avec le Théâtre de la Ville, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
11 décembre 2026 au Théâtre Louis Aragon – Tremblay-en-France, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
Conception, direction artistique, chorégraphie, création lumière – Dalila Belaza
Avec Paulin Banc, Dalila Belaza, Érica Bravini, Adam Chado, Élie Tremblay, Claudia Graziadei, Aïda Delpuech
Collaboration à la création costumes – Christine Sharmini Tilleke
Confection – forte_forte, Louisa Jamain-Georges
Coaching vocal – Oussama Mhanna
Régie générale et lumière – Alexandre Barthélémy
Régie son – Solal Mazeran, Bruce Thierion (en alternance)



