© Simone Fratini

Calentamiento : l’épopée flamenco punk de l’incandescente Rocío Molina

Au théâtre de Nîmes, la danseuse et chorégraphe espagnole, artiste associée pour une seconde saison, embrase la scène avec sa nouvelle création. Une traversée introspective et vertigineuse de son métier, où affleure la question de l’usure du corps, du temps qui marque, du geste qui persiste précis et virtuose, sidérant de beauté !
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Quand le public entre dans la salle, Rocío Molina est déjà là, seule sur le plateau. La musique pulse, elle s’échauffe – Calentamiento, échauffement en espagnol. Un tapis au sol, une chaise de métal, un miroir qui évoque une salle de répétition. Rien de plus, et pourtant tout y est. Le geste net, la combativité ancrée dans la chair et cette virtuosité saisissante. Cheveux noir de jais tirés en arrière, tenue d’entraînement, elle enchaîne pompes, gainage, abdominaux, comme si de rien n’était, comme si personne ne l’observait dans cette cérémonie intime, cette routine. 

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Puis, elle se tourne vers la salle et martèle le sol de ses talons. Les frappes, précises et répétitives, flirtent avec l’obsession. Ça cogne, ça tape. Derrière ce mouvement implacable se dessine le récit de sa vie d’artiste. Rocío Molina nous entraîne dans l’envers du décor, au cœur de sa discipline quotidienne. Chaque jour, l’entraînement, inlassablement, pour préserver la netteté du geste, la tonicité des muscles, la souplesse des articulations.

À 41 ans, elle questionne sa pratique, met en perspective les années empilées depuis l’âge de sept ans, ce rituel immuable qui façonne autant qu’il use. L’usure affleure. Le visage se crispe parfois, la douleur traverse, jusqu’à basculer dans une forme d’extase. Seule la danse compte. Embraser le plateau, encore.

Le corps comme champ de bataille

Le zapateado entre dans sa cadence de croisière. Lent, dit-elle, là où elle aime travailler. Mais déjà le cœur s’emballe. Il faut changer de rythme, déplacer l’équilibre, modifier le geste par infimes variations. Le tempo s’accélère. Ça frappe, ça cogne, ça résonne jusque dans la poitrine. Hypnotique, frénétique, presque vertigineux. De sa voix rocailleuse, en espagnol, elle trace son autoportrait en creux. Celui d’une danseuse et chorégraphe qui remet en jeu son art autant que son avenir. Son corps est fatigué, son souffle aussi, elle le répète, lucidement. Et pourtant, elle demeure irradiante et incandescente.

Trente-cinq minutes s’écoulent, comme un temps suspendu où affleure un héritage autant qu’une contrainte. Ce tempo rigoureux, sa mère le lui a inculqué dès l’enfance, juste un peu plus que les autres élèves. Micro en main, elle détaille la « tabla de pies », ces gammes du travail des pieds qu’elle pratique avant chaque représentation. L’obsession des frappes domine, celle du son des talons et de leur précision chirurgicale. Elle évoque ses forces, mais surtout ses failles. Sa jambe gauche se révèle plus paresseuse que la droite. Ses pieds, un peu trop grands, entravent parfois la vélocité. Et cependant elle poursuit, martèle, impose ce rituel qui se transforme en danse manifeste. Iconoclaste, elle puise dans le flamenco sa source vitale pour mieux le déborder et le réinventer. Elle fait voler les carcans en éclats et ouvre la voie à une liberté sauvage, démente.

Mythologie intime et transe partagée
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Viennent les bras, ailes déployées autour d’elle, larges, nerveuses, puis les arabesques qui creusent l’espace, cet entre-deux fragile où la performance prend toute sa puissance. Plus qu’un spectacle, c’est une mise à nu. Rocío Molina apparaît tour à tour fragile, vulnérable, monstre sacré, incandescent. Elle convoque ses années d’apprentissage, les injonctions à tenir, à ne jamais fléchir, à maintenir le corps droit, les épaules en arrière. Continuer, toujours, tant qu’un regard se pose encore sur elle. Elle danse, frappe, tourne, virevolte, ses jambes piquent le sol en cadence sur fond de pop, de chants arabes andalous et de flamenco qui lacère l’âme.

Elle sera la dernière à quitter la scène qu’elle habite depuis plus de deux heures, presque seule, hormis la présence de José Manuel Ramos « Oruco », qui vient parfois ré-accorder le compás, redonner la juste pulsation. Il est aussi l’autre, figure de désir, partenaire de jeu autant que maitre face à son élève insoumise. Séduction, tension charnelle, tout affleure, sans fard, mais avec une pudeur brûlante, où se mêlent ferveur mystique et sensualité terrienne, dans un ballet fascinant.

Flamenco déconstruit, émotion à vif
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Les voix d’Ana Polanco, Ana Salazar, María Del Tango et Gara Hernández surgissent, rauques, graves, puissantes, enfermées derrière le miroir parmi les chaises de métal empilées. Sont-elles des doubles de Rocío Molina, les émanations de ses doutes, de ses fantasmes, de ses joies et de ses failles ? Rebelle, souveraine de son corps jusqu’au bout des ongles, elle danse, chante, brûle tout sur son passage. Elle malmène le flamenco pour mieux le magnifier, lui offrir une densité nouvelle, qui déborde la seule maîtrise pour atteindre l’émotion brute, presque primitive.

La transe gagne la salle. Le quatrième mur vole en éclats. Les spectateurs, debout, happés par cette confession chorégraphique qui dévoile l’envers du décor d’un art jusqu’ici sacralisé. Portée par la musique de Niño de Elche, Rocío Molina ne fait plus qu’un avec la scène, avec le public. Elle embrase l’espace, le plie à sa mesure, démesurée, évidente. Une déflagration. Sublime.

Envoyé spécial à Nîmes

Calentamiento de Rocío Molina
Création le 15 novembre 2025 au
Centro Danza Matadero, Madrid
Durée 2h environ

Tournée
26 et 27 novembre 2025 au Théâtre de Nîmes
30 novembre 2025 au Palais des Festivals de Cannes dans le cadre du Festival de Danse Cannes – Côte d’Azur
19 au 29 mars 2026 au Teatro Lliuire, Barcelone

10 & 11 avril 2026 au Teatro central, Seville
15 avril 2026 au Teatro Cervantès, Malaga T
23 et 24 mai 2026 à la Scène nationale du Sud-Aquitain
27 et 28 mai 2026 à la Scène nationale d’Orléans

Mise en scène et chorégraphie de Rocío Molina
Textes et co-mise en scène de Pablo Messiez
Direction Musicale de Paco “Niño De Elche”
Avec Rocío Molina (Danse), José Manuel Ramos “Oruco” (Compás), Ana Polanco, Ana Salazar, María Del Tango et Gara Hernández (Chant)

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