Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?
François Lamargot : Comme beaucoup de gens de ma génération, ma porte d’entrée était Michael Jackson, ça passait aussi par la télé. Puis les premiers cours de jazz et beaucoup de break avec les danseurs hip-hop de mon quartier, à l’époque où cette danse s’apprenait dans la rue. De là, une formation académique en danse classique puis en danse contemporaine. Et après, j’ai travaillé avec une multitude d’approches et d’horizons très variés.
Vous menez à la fois une carrière de danseur et de chorégraphe depuis une vingtaine d’années. Comment les deux s’articulent-elles ?

François Lamargot : Depuis quelques années, le curseur s’inverse. Je suis de plus en plus chorégraphe et de moins en moins danseur, par la force de l’âge. Mais si je devais considérer, par exemple, de mes 20 à 35 ans, l’un n’allait pas sans l’autre. J’étais autant épanoui en dansant pour les autres, que dans le fait de créer moi-même. L’un nourrissait l’autre. J’adore être au service d’un chorégraphe, pouvoir débrancher mon cerveau et être totalement connecté à mon ressenti en tant que danseur. Quand je suis interprète, je ne remets pas en question ce qu’on me demande, je n’émets aucun jugement. Et en même temps, ce qui me manque, c’est tout simplement d’avoir la liberté d’aller où je veux et d’expérimenter des formes qui me semblent nouvelles. C’est ça qui m’éclate.
Vous écrivez aussi bien des pièces de groupe pour d’autres interprètes que des soli pour vous. Qu’est-ce que cela modifie dans votre approche de création ?
François Lamargot : J’ai parfois besoin de traverser les choses moi-même pour mieux les retranscrire et les transmettre aux interprètes. Souvent, ces soli sont arrivés à des périodes charnières où ils m’ont, par exemple, permis d’expérimenter à fond la création d’un personnage et d’une dramaturgie avec un état de corps et de voix – j’utilise beaucoup la voix dans mon travail. Après, bien évidemment, l’approche est totalement différente entre quelque chose que j’éprouve moi-même à 100 % sur scène et quelque chose que je transmets. Bien que, durant la transmission, je l’éprouve quand même de manière passagère.
Vos formations et vos expériences de la danse sont très variées, pourtant vous revenez beaucoup au hip-hop. Qu’est-ce qui vous attire dans cet univers ?
François Lamargot : Au-delà de la technicité, c’est un état d’esprit. Je me suis toujours dit que ma technique était multiple, mais que mon esprit était hip-hop. J’ai vraiment grandi dans ce qu’on appelle l’âge d’or du rap français. Dans le quartier d’où je venais, on baignait beaucoup là-dedans, donc la culture dans laquelle j’ai grandi était une culture hip-hop. Et bien qu’à côté, j’allais prendre mes cours de danse classique, jazz, contemporaine, mon entourage très proche était mon crew hip-hop, j’ai vraiment grandi avec cette famille. Ce que je retiens de cette culture, qui a très probablement façonné toute ma manière de créer, c’est l’état d’esprit de groupe, cette famille avec laquelle j’ai fait des battles, des spectacles de rue. J’ai l’impression que, quand je crée des spectacles, je recrée un peu ça en m’appuyant sur des groupes. Je n’arrive pas à créer si je ne sens pas une osmose.
Il y a un autre pilier du hip-hop qui est important chez vous, c’est la notion de la transmission.

François Lamargot : Exactement, c’est quelque chose que j’ai fait presque de manière inconsciente. Il y a beaucoup d’interprètes de la compagnie qui sont issus des centres de formation où je suis moi-même intervenu. Souvent, mes rencontres se sont faites comme ça. Je sens que dans le travail, mon rôle n’est pas juste de décider ce qui est bien ou pas pour le spectacle, mais aussi celui de guider ces jeunes que j’ai en face de moi et me dire que je les fais évoluer aussi avec ça. C’est très plaisant, à la fin d’une création, de me dire qu’ils sont ressortis grandis de cette expérience, qu’ils ont appris, qu’ils ont été nourris.
Vous développez également votre travail en-dehors du plateau à travers des courts-métrages. Que vous apporte ce medium ?
François Lamargot : Je le vois comme une sorte de prolongation. Ces dernières années, j’en ai fait moins, mais j’ai le désir très fort d’en refaire. Je n’arrive pas à m’en détacher. Mon père était projectionniste au cinéma, ma mère a été secrétaire dans un théâtre. Étant enfant, j’étais autant sur les scènes de théâtre que dans les cinémas, donc il y a quelque chose d’inconscient dans le fait d’aborder ces deux vecteurs. En général, quand je crée une pièce vidéo, je ne la distancie pas tant que ça de mon travail scénique. Souvent, il y a des liens entre les pièces que je crée et l’objet vidéo que je vais faire à la même période. Parfois je pense faire un projet vidéo qui n’a rien à voir avec la création sur laquelle je travaille, et en fait tout me ramène involontairement à ça.
Vous présentez au festival La Maison Danse Uzès une avant-première de votre nouvelle pièce Quetzalcóatl, qui mêle mystique aztèque, hip-hop et univers western. Que pouvez-vous en dire ?

François Lamargot : Quand je crée des spectacles, ça m’éclate de trouver les ingrédients qui vont faire que ce sera surprenant au premier coup d’œil. C’est quelque chose que je cultive vraiment, c’est comme regarder des films de Fellini où on rigole de quelque chose qui est grave et inversement. J’aime aborder les choses par un biais qui n’est pas attendu. Ici, l’origine, c’est cette légende aztèque, mais ça m’aurait ennuyé de traiter les choses en faisant des incantations sur le plateau.
Et en même temps, il y a des choses qui sont très logiques, avec ce Quetzalcóatl qui est quand même le créateur de l’univers. Dans le hip-hop, on dit qu’une fois que le DJ pose ses platines, tout un univers se crée autour, la danse, le chant, le rap. Je trouvais ça assez logique et probant de partir de ça, et me dire que ces aigles, qui vont devenir des humains et donner naissance à l’humanité, ne vont pas le faire sous forme de rite chamanique, mais sous forme de rap. Pour le western, c’est aussi parce que j’imagine tout de suite visuellement à quoi je veux que ça ressemble. J’imaginais ces aigles avec de grands cache-poussières dans le désert, ces silhouettes qui font un peu penser au western. Et dans les sonorités que je vais emprunter, par déclinaison, je vais chercher des choses qui renvoient à l’Amérique latine.
Comment se déroule le processus d’écriture ?
François Lamargot : C’est la première fois que je travaille avec cette musique en live. J’ai dû conscientiser très vite que le DJ et les quatre aigles étaient interdépendants. Il n’y a rien qui se crée l’un sans l’autre, je dois vraiment penser conjointement à ce qui se passe pour le DJ et les quatre aigles au plateau. C’est une recette que je suis encore en train de trouver au fur et à mesure, mais ce qui me plaît, c’est qu’elle me surprend sans cesse. Ça me permet de repousser les limites de ce que j’ai pu faire avant.
Est-ce que vous travaillez seul ou est-ce que vous mettez les interprètes à contribution de l’écriture ?
François Lamargot : Les deux, parce que je les mets beaucoup en état d’improvisation. En même temps, il y a des choses que j’ai qui sont assez définies et que je leur transmets directement. Par exemple, le cou d’un oiseau, c’est hyperlaxe, ce qui fait que ça rejoint le groove hip-hop. Corporellement, c’est assez simple pour moi de le démontrer.
Vous présentez également Pulse au festival Montpellier Danse. C’est une pièce qui a été créée 2021, dans un tout autre registre…

François Lamargot : Là, c’est un registre très sociétal. C’était une réflexion que je me fais toujours aujourd’hui, de se rendre compte à quel point la société s’accélère de plus en plus et de voir qu’on est tous tributaires de ça, qu’on le subit tous à notre niveau, à différentes échelles. On sent qu’on ne sait pas vers quoi on va, mais on y va. C’est cette obsession-là. J’avais l’impression que ça nous conditionnait de manière instinctive à être les uns contre les autres, à se voir comme des concurrents potentiels dans n’importe quel corps de métier. C’est notamment le cas dans le milieu de la danse à travers les auditions, c’est la compétition à outrance.
J’ai traité ça de manière très littérale et finalement simple : je suis parti d’un BPM qui s’accélère de plus en plus et qui provoque une urgence dans ces corps, qui veulent se passer les uns devant les autres. Et quand ils ne parviennent pas à se départager, ils cherchent à le faire par la voix. À travers cette manière de le traiter, ça peut-être très littéral et très violent. Et en même temps, la situation devient décalée et risible, on en rit même si elle n’est pas marrante. J’aime pouvoir jouer sur ces deux choses.
Est-ce que la pièce continue d’évoluer depuis sa création, dans son écriture chorégraphique comme dans votre vision de la société ?
François Lamargot : Oui, je pense que ce serait infini et j’essaie de la faire évoluer à chaque fois. Pour n’importe quel spectacle que je rejouerais un an plus tard, je serais incapable de ne pas le modifier. C’est intrinsèque au spectacle vivant, qui n’est pas figé dans le marbre comme un objet vidéo, par exemple. Quand on est arrivé en juillet dernier à Avignon, j’ai repensé à certains programmateurs me disant il y a quelques années : « Vous comprenez, la société ne va pas bien, on a besoin de rigoler dans les salles de théâtre ». Je trouvais ça un peu réducteur, de se dire que dans cette société, par exemple, Stanley Kubrick n’existerait pas. Mais il y avait peut-être une légèreté à trouver à certains endroits, sans en enlever la profondeur. Dans cette balance entre le côté risible complètement décalé et la violence assumée, le spectacle s’est rééquilibré.
C’est aussi l’occasion de rejouer sur la durée une pièce de votre répertoire, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
François Lamargot : Ça veut dire qu’à un instant T, cette pièce-là se posait avec une certaine justesse pour pouvoir traverser les années. Forcément, il y a une petite fierté là-dedans. Il y a une histoire qui se continue, aussi. J’ai la chance d’avoir une équipe très fidèle avec cette pièce qui évolue au fil du temps. Dans la manière dont ils la vivent sur le plateau, mais aussi dans notre rapport à cette famille artistique. On évolue ensemble, c’est quelque chose qui est plutôt beau.