When I saw the sea d'Ali Chahrour © Christophe Raynaud de Lage

Passages Transfestival 2026 : Un voyage immobile à travers les arts vivants

À Metz, du 14 au 28 mai, danse, théâtre, performance et musique débordent des salles pour investir toute la ville. Du Liban à la Palestine, du Mozambique au Brésil, des artistes y font surgir des récits d'exil, de mémoire, de corps en lutte et de désir collectif.
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Le festival, né à Nancy il y a trente ans, en 1996, sous l’impulsion de Charles Tordjman, fête ses quinze ans à Metz, dont cinq sous sa forme  » Transfestival « . Dirigée depuis six ans par Benoît Bradel, la manifestation messine n’a certes rien perdu de son essence, mais a surtout su s’étoffer et se métamorphoser au fil des ans. Investissant théâtres, friches et espaces publics, Passages transforme la rencontre des formes en expérience collective.

L’édition 2026, Nouveaux rivages, poursuit son exploration des cultures du monde et ancre une partie de sa programmation dans la Saison Méditerranée de l’Institut français. Bien au-delà des seuls pays bordés par la Grande Bleue, quatre continents s’y croisent. Le Liban, la Palestine, le Mozambique, la Syrie, l’Égypte, le Brésil ou encore le Chili nourrissent une programmation où théâtre, danse, performance, musique et archives dialoguent pour mieux raconter l’état du monde. Ici, les récits passent autant par les gestes que par les paroles.

Corps en résistance
Une Nuit blanche d’Elina Kulikova et Dima Efremov © Gregory Batardon

D’un spectacle à l’autre apparaissent des trajectoires d’exil, de survie et de reconstruction. Elina Kulikova et Dima Efremov présentent, lors du week-end d’ouverture, le dernier volet de leur Trilogie de la guerre. Après avoir marqué l’édition précédente avec le premier opus, Un champ brûlé, centré sur l’histoire d’Elina, Une nuit blanche s’intéresse au parcours de Dima, à sa jeunesse russe, à son départ à vingt ans et à sa vie désormais consacrée à aider ses compatriotes à fuir la politique répressive de son pays natal.

Dans un autre registre, la dernière création du Libanais Ali Chahrour, When I Saw the Sea, donne voix aux travailleuses domestiques migrantes du Liban, prises dans un système défaillant. Zena, Tenei et Rania racontent par la danse, la musique et le théâtre l’amour, la guerre, l’exil et le foyer. Portées par les compositions d’Abed Kobeissy et les chants de Lynn Adib, elles dansent leurs histoires et celles de tant d’autres, donnant enfin place à des voix longtemps ignorées.

Avec #DALILA, Betty Tchomanga prolonge l’exploration des héritages coloniaux. Nouveau volet d’une série chorégraphique dont le solo #Mulunesh a été présenté au festival l’an dernier, la pièce fait surgir, entre danse, récit et musique, la mémoire intime de Dalila Khatir, chanteuse franco-algérienne traversée par l’histoire collective.

Histoire(s) d’ailleurs

Autre temps fort du deuxième week-end, 3 Saisons et 1 corps, première création du jeune poète palestinien Mohammed Al Qudwa, mûrie pendant un an de résidence entre Dijon, Thionville et Metz, où il rencontre Martha Kiss Perrone en mai 2025. Cinq guerres ont déjà traversé sa jeune existence gazaouie, à peine vingt-deux ans, et la dernière n’en finit pas. Sur scène, le karaté va se mêler au verbe pour traduire l’inconcevable. Par ce biais, l’artiste devrait transformer l’exil en parole, la douleur en geste, recueillir les voix dispersées, les souvenirs brisés, et reconstruire un territoire de mémoire partagée.

Après le succès de Vagabundus il y a deux ans, le chorégraphe mozambicain Idio Chichava revient à Metz avec Dzudza, présentée pour la première fois en Europe. La pièce puise son inspiration à Xiquelene, l’un des quartiers les plus vivants de Maputo, où marchés, danses et chants composent un quotidien dense. Le quotidien, les chants et la danse y font dialoguer l’intime et le collectif. Par ailleurs, le festival réserve bien d’autres œuvres à découvrir comme Oüm de Fouad Boussouf, Gathering Memories with my Eyelashes de Nanda Mohammad, Faire parler les archives des non-alignés de Mila Turajlić, ou encore Wolf de la compagnie australienne Circa, qui se produit pour la première fois en France.

Moyette, la normalité au cœur des différences
Moyette, d’après Jon Fosse, mise en scène de Virginie Marouzé © Lila Zanetti

À l’occasion de ce premier week-end, le BLIIIDA, tiers-lieu messin dédié à la création et à l’innovation, accueille en création mondiale Moyette, portée par La Mue du Lotus, la compagnie Tout va bien !, TanzSzene Bremen et les Ateliers Indigo. Huit interprètes issus de compagnies inclusives européennes y partagent le plateau dans une forme libre inspirée de L’Autre Nom de Jon Fosse. La pièce ne cherche pas à adapter le roman, mais à en restituer une sensation flottante, entre présence et absence.

Faisant le choix d’une mise en scène plus métaphorique qu’ancrée dans le réel, Virginie Marouzé transforme le plateau en terrain de jeu autant qu’en installation plastique. Pour faire surgir l’univers du dramaturge norvégien, quelques signes suffisent. Un bateau bricolé pour le marin, une grande feuille blanche déroulée sur un chevalet pour le peintre, des sacs de sable et des jeux d’enfants. Des fragments du texte, dits en français et en allemand, ponctuent cette dérive sensible.

Dans cet espace mental, la parole se dérobe souvent, mais demeure l’ossature discrète du roman. Les corps des huit artistes neuroatypiques se cherchent, se soutiennent, tentent de faire groupe. On retrouve bien quelque chose du théâtre de Jon Fosse dans cette manière de suspendre le temps. Mais Moyette, peut-être desservi par un plateau trop vaste, semble encore chercher sa juste forme. Certains décrochent face à cette abstraction assumée. D’autres se laissent happer par cette traversée fragile où les images apparaissent puis disparaissent aussitôt. Ce qui reste, c’est la présence des interprètes et cette manière de laisser exister chaque singularité sans jamais l’effacer.

Une transe jusqu’au bout de la nuit
Borda de Lia Rodrigues © Sammi Landweer

La journée se poursuit à L’Arsenal – La Cité musicale-Metz avec Borda de Lia Rodrigues. Dans cette pièce, créée à l’automne dernier, les corps s’entassent, se frottent et se portent dans une matière organique traversée par l’énergie du groupe. Chez la chorégraphe brésilienne, qui développe depuis plus de vingt ans un centre d’art au cœur d’une favela de Rio, la danse reste un geste de survie collective. La frontière, la « borda », n’est jamais une ligne figée. Elle naît du contact entre les corps.

Puis, comme un trait d’union entre le spectacle et le DJ set qui clôt ce premier samedi de festivités, le performeur brésilien Lucas Resende propose un intermède quasi rituel. En slip noir minimaliste, le visage recouvert par son tee-shirt de la même couleur, il traverse le hall dans une transe charnelle et mystique. Son corps tremble, chute, repart aussitôt.

Peu à peu, les spectateurs le suivent jusqu’au dancefloor extérieur, prolongeant autrement ce qui vient de se jouer sur scène. La nuit se termine sur le parvis au son du reggaeton, de la cumbia et des basses mixées par DJ Callaito. Les discussions continuent en dansant. À Metz, le festival déborde largement du plateau.

Envoyé spécial à Metz

Passages Transfestival, Nouveaux rivages
Du 14 au 28 mai 2026, à Metz

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