© Xavier Cantat

Et au-delà rien n’est sûr : Le portrait mental et kaléidoscopique d’une mère absente

En ouverture des Rencontres de Printemps du Méta - CDN de Poitiers, Pascale Daniel-Lacombe met en scène la pièce de l'autrice norvégienne Monica Isaktsuen. Une plongée fragmentée dans l'énigme d'une disparition maternelle, entre trouble intérieur et regard social.
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Songe ou réalité ? Sur le plateau, l’espace est presque nu. Une table en formica, deux chaises, quelques caisses remplies de jouets d’enfant. Au fond, une cuisine minutieusement reconstituée tranche avec ce dépouillement. Le lieu du quotidien, celui des repas et de la vie domestique, s’oppose à un espace plus flottant où le passé affleure. C’est là que la mère réapparaît, longtemps après sa disparition, face au père resté seul avec l’enfant.

Un retour incertain
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Le père (Bertrand Pazos) est là, épuisé, presque statique. Assis devant son ordinateur, casque sur les oreilles, il semble installé dans une routine solide. Il est tard, la journée vient de s’achever, l’enfant dort, les gestes du quotidien ont été accomplis. Il a appris à vivre seul avec l’enfant, à tenir la maison et à maintenir une forme d’équilibre.

La mère (Julie Papin) surgit trempée, vacillante, comme revenue d’un ailleurs sombre, lointain, presque irréel. Est-elle vraiment là ? Revient-elle sur les lieux de sa fuite ou rejoue-t-elle une scène enfouie dans sa mémoire ? Face au père et au regard que lui renvoie la société, elle tente de comprendre. Pourquoi est-elle partie ? Qu’est-ce qui l’a poussée à abandonner l’enfant ?

Une conscience qui se fragmente

La pièce s’enfonce alors dans les replis de sa conscience. Baby blues, peur de ne pas être à la hauteur, violence conjugale inversée, folie peut-être. Toutes les hypothèses circulent. Le père n’est pas un homme qui frappe. La mère, elle, ne sait plus de quoi elle est capable, du pire comme du meilleur.

Elle se diffracte en plusieurs figures d’elle-même (Zoé BriauArmelle AbibouAnne Duverneuil & Laure Wolf). Chacune porte sa morale, sa personnalité, son regard. Par moments, sur le fil, ces voix convergent et ne forment plus qu’une seule parole. Ces présences interrogent, accusent, doutent. Elles sont une, trois, dix, peut-être quinze. Toutes sondent les souvenirs et mettent à l’épreuve les récits possibles.

Tout devient mouvant. Les souvenirs ne sont jamais sûrs. Ils se déplacent, se recomposent, se reconstruisent. Impossible d’établir une vérité stable. Le texte de Monica Isakstuen explore avec une acuité clinique cet espace trouble où se mêlent culpabilité, colère et vertige intérieur.

Un théâtre du trouble
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Pascale Daniel-Lacombe accompagne ce mouvement avec une grande intelligence de plateau. Le corps de la mère se démultiplie tandis que le père demeure immobile, presque invariable. Toujours calme, il répond avec une neutralité désarmante. Tout semble glisser sur lui. Il ne laisse jamais la moindre prise. Face à lui, la mère perd pied, s’exaspère, change sans cesse de visage. Fragile un instant, furieuse dans la seconde qui suit, lucide puis perdue. Son combat se joue moins contre le père que contre elle-même.

Le décor se transforme à vue. Les objets apparaissent puis disparaissent comme les fragments d’une mémoire instable. Dans cet espace mental, la mère affronte ses fantômes jusqu’à s’effacer à nouveau. Le plateau tient aussi par la précision du jeu. Bertrand Pazos impressionne en père tranquille, solidement campé dans son calme. Face à lui, Julie Papin, puis Armelle AbibouAnne Duverneuil et Laura Wolf font surgir les multiples visages de la mère. À quatre, elles composent une seule femme ainsi que toutes les femmes traversées de doutes, de colère et de contradictions.

La maternité mise à l’épreuve

En s’attaquant à l’absence maternelle, sujet rarement abordé au théâtre, la pièce ouvre une brèche. Elle interroge la place assignée aux mères et les attentes qui pèsent sur elles. Sans jamais imposer de réponse, le spectacle fissure les certitudes. Il oblige à regarder autrement la maternité, le couple et les rôles que la société distribue autour de l’enfant. Un théâtre de l’incertitude qui bouscule les évidences, qui déplace lentement, imperceptiblement les lignes et les cases. 

Envoyé spécial à Poitiers

Et au-delà rien n’est sûr de Monica Isakstuen
Le Méta up dans le cadre des Rencontres de Printemps du Méta
du 10 au 14 mars 2026
durée 1h40 environ 

Tournée
12 novembre 2026 au Méta CDN Poitiers Nouvelle-Aquitaine
17 au 18 novembre 2026 à la Scène Nationale du Sud-Aquitain – Bayonne
24 novembre 2026 au Théâtre de Bressuire – Scènes de Territoire
27 novembre 2026 à Gallia Théâtre Cinéma
1er au 3 décembre 2026 au Quai CDN Angers

Mise en scène de Pascale Daniel-Lacombe
Traduction et dramaturgie de Marianne Ségol
Avec Julie Papin, Zoé Briau, Armelle Abibou, Anne Duverneuil, Laure Wolf et Bertrand Pazos
Scénographie  Damien Caille-Perret
Création sonore de Clément-Marie Mathieu
Création lumière de Manon Vergotte
Assistante à la création – Héloïse Swartz
Régie générale et régie lumière de Mathieu Marquis & Régie plateau de Gaspard Toulet
Conceptrice accessoires – Annie Onchalo
Chanson d’Emmanuelle Destremau

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