D’abord, il y a cet espace nu. Un tapis noir posé au sol, quelques instruments en arrière-plan, et autour, les gradins qui resserrent l’espace en tri-frontal et créent une alcôve sans porte où rien ne sépare vraiment ceux qui regardent de ceux qui s’exposent. Rien ici ne protège réellement le spectateur. Le théâtre fabrique une proximité immédiate, presque inconfortable. Chacun voit autant le plateau que les réactions de ceux qui lui font face. On regarde et l’on se sait épié.
Les performeurs sont déjà là, devant nous, traversant le plateau, déplaçant des objets. D’entrée de jeu, Janaína Leite décale le sujet. Il n’est pas tant question de provocation gratuite, de sensationnalisme, ni de choquer avec quelque image explicite ou quelque séquence choc. Ce qui l’intéresse se situe dans notre pulsion de regard, dans cette fascination presque irrépressible pour ce que la morale prétend condamner. Le spectacle agit alors comme un révélateur. Non pas de la perversité sexuelle, mais de notre goût du sang, de notre appétence pour le voyeurisme dès lors que ce dernier devient collectivement autorisé.
Bataille comme point de départ

Le texte de Georges Bataille irrigue toute la création, servant davantage de prétexte que de modèle et pour ouvrir un espace de réflexion sur la bienséance, les règles sociétales, l’intime et la pornographie comme révélateurs du monde d’aujourd’hui. Écrit en 1928 sous le pseudonyme de Lord Auch, alors que l’écrivain traverse une profonde crise intérieure et entreprend une cure psychothérapeutique, Histoire de l’œil mêle sexualité, violence, sacré et destruction dans une même pulsion extatique.
Le narrateur et une dénommée Simone entraînent Marcelle, une jeune et jolie vierge, dans une spirale d’orgies, de morts et de profanations qui s’achève à l’intérieur d’une église, où un prêtre est contraint de souiller les objets du culte avant d’être étranglé, son œil arraché et introduit dans le sexe de Simone. Chez Bataille, le désir déborde toujours. Il transgresse les limites morales, religieuses et sociales jusqu’au point de rupture, à cette nécessité « d’éblouir et d’aveugler » qu’il revendique comme le moteur même de son écriture.
Au-delà du roman
Janaína Leite ne cherche jamais à illustrer simplement le roman. Elle part des corps et des voix au plateau, de ce que chacun porte en lui, pour y revenir. Les douze interprètes – professionnels, amateurs, travailleurs du sexe – évoquent leur propre rapport au désir, à la pornographie, au fétichisme, avant de choisir un passage du texte, de le lire, de le confronter à leur histoire et d’en imaginer une version suspendue entre fantasmes et cauchemars. Le témoignage rejoint l’adaptation littéraire, la confession frôle la fiction et la distance entre les deux s’évapore. Entre documentaire et rêve halluciné sous ecsta, le spectacle brouille les frontières et s’en nourrit.
Puis le dispositif glisse ailleurs. Dans une immense partie d’action ou vérité, ce ne sont plus seulement les performeurs qui exposent leurs récits mais le public lui-même qui devient partie prenante de l’expérience. Une spectatrice raconte son fétichisme pour les pieds. Un homme accepte de se faire fesser devant tous. Une autre vient mordre un interprète sous les encouragements et les applaudissements de la salle. Peu à peu, le plateau déborde. Le théâtre devient une zone où chacun est autorisé à déposer ses interdits et à investir la scène pour s’approcher au plus près de l’acte charnel et de la jouissance ultime.
Le vertige du regard

La force de cette performance de deux heures trente tient précisément dans cette capacité à déplacer constamment le regard du côté du spectateur. Car rien, au fond, n’a réellement valeur d’excitation sexuelle. La perversion n’est qu’une vue de l’esprit, qu’un angle de vue. Les corps montrés sont ordinaires, multiples, loin des standards pornographiques. Les genres s’entremêlent, les âges aussi. Amateurs, acteurs et travailleurs du sexe occupent le même espace sans hiérarchie. Au-delà de l’encanaillement, ce que regarde réellement le public, c’est sa propre manière de regarder.
Dans cet espace tri-frontal, impossible de se cacher. Les réactions circulent d’un gradin à l’autre. Certains rient nerveusement, d’autres détournent brièvement les yeux avant de revenir aussitôt à l’image. Tout le spectacle repose sur cette tension et sur la notion de consentement. Jusqu’où accepte-t-on de voir ? Pourquoi continue-t-on de regarder ?
Une immersion performative
Dans sa seconde partie, História do Olho pousse encore plus loin cette logique de débordement. Il n’est plus question de s’installer à distance, c’est au plateau que tout se joue, en abolissant définitivement la frontière entre scène et salle. Sur une invitation ouverte lancée au public, une jeune femme accepte de pratiquer un fist sur une interprète sous les applaudissements d’une foule qui célèbre moins la provocation que l’accomplissement du geste qui acte un consentement scellé sous ses yeux.
Faisant écho à la corrida du roman – et à cet épisode réel qui hanta Bataille toute sa vie, la mort en direct du torero Manuel Granero en 1922, son œil arraché par la corne du taureau – une performeuse se fait suspendre dans une scène qui convoque autant le rituel sacrificiel que l’extase physique. C’est au plus près, presque à portée de main, que le public assiste à la transfiguration de ce corps offert. La mort du taureau comme acmé érotique trouve ici son écho charnel et immédiat. Ces actes ne surgissent jamais gratuitement. Tous dialoguent avec l’écriture de Bataille qui mêle l’érotisme au sacré, la jouissance à la violence, le plaisir à la disparition de soi.
Une fête noire

Il y a pourtant quelque chose de profondément festif dans cette traversée des pulsions humaines. Une bacchanale contemporaine où le vulgaire côtoie le sublime, où le grotesque rejoint parfois une forme d’élévation mystique. Du sexe, de l’urine, du sang, des œufs, des yeux, des corps qui se masturbent, vomissent, s’enlacent dans des orgies théâtrales. Mais jamais Janaína Leite ne cherche à embellir ou glamouriser ce qu’elle montre. Pas de porno chic, pas de beauté arrangée. La puissance vient de cette décision de laisser les corps être exacts, imparfaits, vrais.
Cette cérémonie libertaire trouve une autre origine dans la pandémie et ses confinements, cette période où les désirs empêchés ont migré derrière les écrans. À travers les webcams, tout semblait devenir possible – montrer son corps sans être touché, fantasmer sans acte réel. Au plateau, les artistes expliquent : cette expérience a révélé la nécessité de retrouver la présence physique, d’expérimenter le franchissement concret des limites. Ce que la morale réprime devient de facto un acte de pure jouissance, disait déjà Bataille. La pièce en administre la preuve par le corps.
C’est là que História do Olho touche juste. La performance ne cherche pas tant à provoquer qu’à nous renvoyer notre propre reflet, notre besoin d’images et notre fascination pour l’interdit. Le théâtre devient alors un espace paradoxal où les garde-fous vacillent collectivement. Une zone trouble où l’on accepte, pendant une poignée d’heures, de regarder l’abîme. Et d’y reconnaître quelque chose de soi.
Envoyé spécial à Bruxelles
História do Olho d’après L’histoire de l’œil de Georges Bataille
Les Halles de Schaerbeek dans le cadre du Kunstenfestivalsdesarts
du 21 au 24 mai 2026
durée 2h40 avec entracte
Tournée
28 au 29 mai 2026 au Carreau du Temple dans le cadre Festival Paris Globe
Concept, dramaturgie et mise en scène de Janaina Leite
Dramaturgie et assistance à la mise en scène – Lara Duarte et André Medeiros Martins
Avec André Medeiros Martins, Armr’Ore Erormray, Carô Calsone, Cusko, Georgia Vitrilis, Ian Figlioulo, Isabel Soares, Janaina Leite, Lucas Scudellari, Tadzio Veiga, Ultra Martini et Vini The Kid
Performance de suspension – Darktitah, Darkinho, Georgia Vitrilis, Jafa di Lamba, Pamkhada, Pombo Morcego et performers invités
Compositions et performances originales d’André Medeiros Martins, Ultra Martini et Vini The Kid
Régie lumière de Wagner Antônio
Conception des costumes de Melina Schleder
Entraînement corporel et direction technique – Lara Duarte
Production musicale de Mateus Capelo
Construction scénique – Edson Luna et Wanderley Wagner da Silva
Conception du mannequin articulé – Tadzio Veiga
Arrangements sonores, conception et régie son – Renato Navarro
Régie lumière – Felipe Tchaça
Régie générale – Leticia Karen