Notre humble avis ©Rebecka Oftedal

Notre humble avis : Une histoire de fragile(s)

Des œuvres et cinq personnes pour en faire la critique. Igor Mendjisky propose avec cette pièce une revisite live de l'émission Le Masque et la Plume, l’humilité en plus.
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Au plateau, alignés derrière une longue table, trois hommes et deux femmes tremblent à l’idée de prendre la parole dans les micros qui leur font face. Des micros pour lancer leurs voix au monde. Enfin, à ceux qui les écoutent, peu nombreux certainement, puisque l’émission de radio à laquelle ils participent n’est qu’une humble tentative amateure. De celles dont la France bruisse, ce pays ou l’avis des piliers vient frapper le comptoir à longueur de journée. Une pièce naturaliste alors, le temps de laquelle cinq villageois se feront critiques d’art en néophytes, comme une leçon adressée aux « professionnels de la profession », obligés d’admettre ici que l’emphase de leur phrasé ne donne pas meilleure odeur à leurs relents. Car nous sommes tous des poivrots accoudés au bar, nous dit le metteur en scène Igor Mendjisky, et c’est bien de l’admettre.

Précautions d’usage
Notre humble avis © Rebecka Oftedal

Sauf qu’il est pas toujours évident de prendre la scène pour dire au spectateur qu’il est aussi con que les idiots personnages qu’il s’apprête à entendre. Sous certains aspects, c’est même assez malpoli. Alors il faut prendre des gants. Quelques précautions d’usage, dont la première est bien connue : dire le vrai, soit, mais en prêchant le faux. Ou quand le naturalisme du fond doit s’enrober de la fiction de la forme pour être entendu et ne pas blesser.

C’est à cela justement que servent entre autres les masques posés sur les visages des comédiens. Cinq peaux de bois dont l’emploi est aussi délicat que la pièce et ses personnages. Car si le masque sert historiquement de surface de projection universelle au service du spectateur, Igor Mendjisky en use ici plutôt comme un fil tendu sous les pieds de ses comédiens. Une corde sur laquelle ils marchent au-dessus des écueils du projet. Le critique professionnel vient rire des amateurs qui s’autorisent à critiquer Bovary ? Alors il va falloir ruser pour que cela soit plus que ça, et c’est ici que le masque devient Janus à trois têtes. Celle du personnage de la pièce, celle du comédien dont la bouche ou les yeux apparaissent, puis celle du spectateur, modelée dans la matière des deux précédentes.

Bâtards sensibles

Le sourire de travers et le visage balafré, le théâtreux sur son siège se mue ainsi au fil de la représentation en un genre de « monstre Frankenstein ». Un « bâtard sensible » né de la magie du procédé, de la mise en scène et des comédiens. Ou un poulet qui courait jusqu’alors sans tête et la récupère enfin pour s’émouvoir de tant d’humanité sublimée. Car à l’image des créations des Deschiens, c’est elle toute entière qui est finalement convoquée. L’héritière mal-baisée, le restaurateur échangiste ou le plus grand collectionneur de DVD de la région en sont l’incarnation.

A leurs côtés autour de la table, pour gerber la vie d’Emma Bovary, c’est aussi bien la beauté des cœurs que le grotesque de la condition humaine qui apparaissent. Un dessin du monde qui provoque le rire et les pleurs des poulets-spectateurs, qui jugent et se moquent dans les gradins avant de pleurer dans les basses-cours.

Ce faisant, c’est plus qu’une pièce qui est montrée. C’est une définition du théâtre et de sa critique qui est proposée. Un medium qui offre la possibilité à son spectateur de vivre sa vie au carré. Colocataire joyeux des contradictions qu’il cherche à cacher chaque fois qu’il sort de la salle. C’est bien, mais c’est rageant qu’il ait fallut attendre cinq idiots autour d’une table pour s’en rendre compte. A croire que même eux peuvent avoir du génie…


Notre humble avis d’Igor Mendjisky
Créé le 5 mai 2026 à L’Azimut – Antony – Châtenay-Malabry
Vu à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet – Paris
Du 19 mai au 6 juin 2026
Durée 1h10.

Tournée
Du 4 au 23 juillet 2026 au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival Off Avignon

Mise en scène d’Igor Mendjisk
Avec en alternance Sylvain Debry, Angélique Flaugère, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky, Quentin Raymond, Thomas Roy, Adèle Royné, Gauthier Wahl.
Masques – Etienne Champion
Lumière – Miti Lowy
Conception du décor – Jean-Luc Malavasi

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