Qu’est-ce qui vous a menée à la mise en scène et qu’est-ce qui vous y ancre aujourd’hui ?
Nadia Rémita : Mon histoire commence par le jeu, par ces années au sein de l’Empreinte & Cie dirigée par Marc-Ange Sanz. Ce fut une école du regard et du sensible, un laboratoire où le métier de comédienne débordait largement le cadre. J’ai touché à tout, observé la fabrique du plateau de l’intérieur, appris à écouter ce qui se joue dans l’invisible.
Peu à peu, j’ai senti que ma place se déplaçait. Le désir d’interpréter laissait place à celui de composer, d’orchestrer une vision, de dire autrement par les images, les rythmes, les silences. J’ai compris que j’avais besoin de transcrire les sensations, de traverser le réel pour en proposer une lecture subjective. Et c’est paradoxalement dans cette subjectivité que naît, je crois, une portée plus large. Là où je suis sincère, quelque chose s’ouvre et rejoint l’universel.
Qu’est-ce qui, dans un texte, déclenche votre envie de le porter au plateau ?

Nadia Rémita : Tout part de la langue, de sa musicalité, de sa capacité à résonner immédiatement. Il y a ce moment très instinctif où, à la lecture, je me surprends à dire le texte à voix haute, comme si le corps prenait le relais de l’esprit. Quand la phrase franchit cette rampe invisible, qu’elle se met à vibrer dans l’air, je sais que le désir est là.
Avec L’Autre fille d’Annie Ernaux comme avec Incestuel de Laurence Mongeaud, cette évidence s’est imposée. Ce n’est pas seulement le sujet, mais la manière de le dire, l’adresse, cette parole qui touche frontalement sans jamais perdre sa profondeur. Je me sens étroitement en lien avec le récit, avec ces formes narratives qui ouvrent un espace où je peux, en tant que metteuse en scène, m’abandonner au texte, y déposer une part de moi tout en le servant.
Incestuel, contrairement à L’Autre fille, est une pièce de théâtre…
Nadia Rémita : En effet, Incestuel est pensé pour des corps en présence, pour une incarnation vivante. Deux paroles s’y croisent, l’une portée par elle, l’autre par lui, dans un tissage serré où chaque voix relance l’autre, crée un écho, une vibration. L’écriture porte déjà le mouvement, la respiration, la tension des corps. Elle parle de chair, de ce qui affleure et de ce qui demeure enfoui, et appelle instinctivement le plateau.
Comment avez-vous choisi la distribution ?
Nadia Rémita : Très vite, les figures se sont dessinées. L’homme, décrit comme un colosse, fort et fragile à la fois, traversé par une part féminine, m’a immédiatement évoqué Éric Challier. Sa présence contenait cette ambiguïté, cette densité nécessaire au rôle. Pour la femme, plusieurs pistes ont existé, puis le texte étant soutenu par l’AAFA – Actrices & Acteurs de France Associés -, j’ai auditionné des comédiennes en faisant partie. J’ai ainsi fait la rencontre de Marie Donnio. Elle portait cette capacité à lutter, cette énergie à la fois douce et combative. Ensemble, ils incarnent deux forces qui ne s’opposent pas frontalement, mais se complètent, chacune à sa manière.
Sur le plateau, comment donner chair à ces deux voix distinctes ?
Nadia Rémita : Même s’ils ne se rencontrent pas dans l’histoire, une relation se tisse, presque souterraine. J’ai travaillé sur des regards, des déplacements, de fines interactions qui laissent deviner une présence de l’autre. Deux chaises au centre du plateau deviennent le pivot de cet espace, dans un environnement poétique, intemporel. Elles se déplacent, se rapprochent, s’éloignent, créant un mouvement, un lien invisible. Peu à peu, une forme de dialogue muet s’installe.
Où se loge votre part intime dans cette création ?

Nadia Rémita : Dans les images, dans la musique, dans la composition des tableaux. J’aime que le plateau parle autant que les mots, que des signes discrets racontent une autre histoire en filigrane. Derrière la parole, il y a cette symbolique, ces détails qui m’appartiennent et qui donnent sa couleur au spectacle. C’est ma manière de m’exprimer, de faire vibrer une sensibilité, sans jamais l’imposer.
Le terme « incestuel » reste méconnu. Que signifie-t-il pour vous ?
Nadia Rémita : C’est un mot que je ne connaissais pas avant ce projet. C’est un néologisme créé par le psychiatre Jean-Claude Racamier, qui désigne cette ambiance incestueuse sans passage à l’acte explicite, cette emprise diffuse, cette intrusion psychique qui s’immisce dans les gestes du quotidien. Des gestes prétendument bienveillants, anodins, mais qui laissent des traces profondes. Ce qui m’a bouleversée, c’est de comprendre que les dégâts sont comparables à ceux de l’inceste. La pièce explore cette violence sourde, ce malaise insidieux, avec une grande délicatesse, mais sans détour.
Comment le public, qui a pu assister aux avant-premières, reçoit-il cette œuvre ?
Nadia Rémita : Les retours parlent d’une expérience forte, bouleversante, mais traversée d’une lumière inattendue. Il y a quelque chose de brut et de doux à la fois, une parole qui frappe, mais qui répare aussi. Une forme de résilience se dessine, une ouverture, une respiration. Cette tension entre dureté et simplicité crée un espace de libération, comme si la scène devenait un lieu où l’on pouvait enfin dire l’indicible.
Incestuel de Laurence Mongeaud
Théâtre de l’Opprimé
du 26 au 30 novembre 2025
durée 1h15
Tournée
le 28 mars 2025 au Cresco, Saint-Mandé
Avec Marie Donnio & Eric Challier
Mise en scène de Nadia Rémita – Compagnie Nutritive
Lumière de Sophie Ngo
Montage bande son de Nadia Rémita
Scénographie de Pierre Pannetier