Une voix, presque fragile, accompagne une silhouette gracile. Marvin M’Toumo parle doucement, à la manière d’un oiseau qui hésite encore à quitter le nid qu’il s’est patiemment construit. Sur scène, sous un éclairage bleu et feutré, dans Zizi Zozio, il apparaît tel un immense poussin blanc gonflé de plumes immaculées, le visage dissimulé. La silhouette bibendum avance lentement et se meut avec une gravité étrange. La créature semble apprivoiser l’espace et le public avec une fragilité attentive. L’image intrigue. Derrière cette fantaisie se dessine déjà le cœur de son processus créatif. L’émotion surgit là où on ne l’attend pas, et le grotesque glisse vers la poésie.
Derrière les plumes

Sous le costume de volatile, derrière le maquillage, les artifices et les métamorphoses physiques, apparaît un garçon d’une sensibilité rare. Marvin M’Toumo ne s’en cache pas. Son écriture se situe « entre la poésie et la dispute ». Ses spectacles naissent souvent d’un trop-plein, d’émotions débordantes, de colère ou de questions restées sans réponse. « Les pièces que je crée arrivent souvent quand j’ai beaucoup de choses à expulser », confie-t-il.
Dans Concours de larmes, qu’il présente à Points communs, cette submersion émotionnelle prend la forme d’un étrange défilé. Les corps s’y muent en oiseaux, les robes frémissent comme prêtes à s’envoler et la scène compose un tableau en mouvement. Marvin M’Toumo imagine l’ensemble, des costumes à la mise en scène en passant par l’écriture. La mode y dialogue avec le théâtre, la performance, le chant et la danse dans un même élan. Le spectacle esquisse déjà les prémisses, les aspirations et la matière première de l’art du designer, poète et metteur en scène.
L’enfant qui fabriquait des spectacles
L’histoire du trentenaire commence loin des plateaux. En Guadeloupe, dans la commune de Sainte-Rose, Marvin M’Toumo grandit dans un paysage de végétation dense et de lumière chaude. Enfant discret et rêveur, il observe longuement les animaux et regarde son père peindre à ses heures perdues.
Le jeu devient très tôt un terrain d’invention. Dans le salon familial ou lors des fêtes, il improvise des spectacles, détourne un morceau de tissu en costume et imagine des chorégraphies. « Comme beaucoup d’enfants, j’adorais me déguiser. On prenait une écharpe, un bout de tissu et on inventait une robe, un personnage, un petit spectacle. »
Le carnaval antillais lui transmet très tôt le goût de la métamorphose et l’énergie collective du costume. Avec presque rien, quelques matériaux simples et beaucoup d’imagination, on peut fabriquer des apparitions éclatantes. Cette culture populaire et artisanale ne le quittera plus et nourrit encore aujourd’hui son travail, où l’ingéniosité dialogue souvent avec des moyens modestes. « J’aime créer des choses qui paraissent précieuses mais qui sont faites avec des matériaux accessibles à tous », explique-t-il.
Le vêtement comme langage

À neuf ans, Marvin M’Toumo quitte la Guadeloupe pour rejoindre l’Hexagone. L’adolescence ouvre une période de déplacements intérieurs. Éduqué dans une pratique catholique très traditionnelle, le jeune garçon apprend à composer avec les regards et les attentes. À treize ans, il fait son coming out. L’annonce agit comme une bascule : « Je ne révélais pas seulement ma sexualité, je disais qui j’étais. »
Le vêtement devient alors un terrain d’exploration. Silencieux mais déterminé, l’adolescent commence à déplacer les lignes. Il essaie des jupes, porte des broches, invente des silhouettes qui déjouent les codes du vestiaire masculin. « J’étais très introverti, très timide, mais avec une silhouette très flamboyante », se souvient-il. La mode lui offre un espace de liberté, une manière d’habiter son corps autrement et de prendre la parole sans hausser la voix.
De la mode à la scène
Les questions identitaires s’entrelacent peu à peu avec un désir plus vaste de création. Après une classe préparatoire en arts plastiques, Marvin M’Toumo rejoint la Villa Arson, l’École nationale supérieure d’art de Nice. Le jeune artiste y découvre un milieu exigeant, parfois méfiant envers la mode, souvent jugée trop commerciale. Lui s’entête pourtant. Dans ses projets, le costume apparaît déjà comme un élément central, un prolongement du corps et un outil narratif.
Il poursuit ensuite son parcours à la HEAD – Genève, où il obtient son diplôme en 2019. La mode s’y impose pleinement. Elle devient un territoire où se rencontrent les images, le geste performatif et l’écriture visuelle. La suite s’accélère. En 2020, il reçoit le Prix Chloé au Festival de Hyères, puis collabore avec la maison Jean-Paul Gaultier autour du projet Les Marins. Mais au moment même où la mode lui ouvre ses portes, l’appel de la scène se fait entendre.
L’art de la métamorphose

La bascule vers la scène se fait au fil d’une rencontre. À Genève, Marvin M’Toumo collabore avec la metteuse en scène Kayije Kagame au Théâtre de l’Usine. Il y travaille comme costumier et performeur pendant qu’il termine son master en mode. L’expérience agit comme un déclic. « À ce moment-là, je me suis souvenu des désirs de scène que j’avais plus jeune », raconte-t-il.
Depuis l’adolescence, il s’interrogeait déjà sur les formes capables d’accueillir son imaginaire. Le théâtre l’attirait, mais la performance l’appelait davantage. Les disciplines finissent par se rejoindre. Sur scène, le vêtement cesse d’être seulement un objet ; il devient geste, présence et transformation.
Peu à peu, Marvin M’Toumo construit un langage qui circule entre ces territoires. Il écrit, imagine des silhouettes, met en scène des corps en mouvement. Une robe peut devenir un oiseau, un costume se transformer en créature.
Un concours pour pleurer
Peu à peu, Marvin M’Toumo trace sa propre voie entre les disciplines. La mode nourrit les images, la performance engage le corps, l’écriture ouvre un espace plus intime. Lui-même se montre réticent à l’idée d’une étiquette. « Dans mon quotidien, ce n’est pas vraiment une question que je me pose », confie-t-il.
Le contexte décide souvent pour lui. Sur une scène de théâtre, son travail est perçu comme du spectacle vivant. Sur les réseaux ou dans une publication, il devient de la mode. Dans un livre, il glisse vers la littérature. Cette circulation correspond à sa manière de créer : des objets scéniques capables de changer de nature selon l’angle de regard.

La nature reste l’une de ses sources d’inspiration les plus constantes. Des paysages, des animaux, des formes organiques nourrissent ses images et orientent les atmosphères des plateaux. Dans Concours de larmes, cette recherche atteint une forme particulièrement intime. Le spectacle s’empare d’un sujet qui l’accompagne depuis l’enfance, celui du garçon sensible que l’on invite à taire ses émotions. « Enfant, quand j’exprimais mes émotions, elles étaient systématiquement féminisées et rabaissées », se souvient-il.
La scène devient alors un espace de réparation. Les corps défilent, chantent, dansent, se métamorphosent. Les émotions prennent corps dans des images fragiles, parfois grotesques, et les larmes cessent d’être un aveu. Elles deviennent une matière, presque une texture de scène.
Continuer
Aujourd’hui, Marvin M’Toumo avance avec la même douceur déterminée. Il parle peu de carrière et préfère évoquer la chance de pouvoir créer. Dans un paysage artistique fragile, continuer à faire de l’art relève presque du miracle. Sur scène, pourtant, ses créatures persistent. Elles avancent lentement, déploient leurs plumes et rappellent qu’une émotion assumée peut devenir une forme de puissance.
Concours de Larmes de Marvin M’Toumo
Points Communs – Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise dans le cadre du Arts & Humanités (
du 20 au 21 mars 2026 au Théâtre 95
durée 2h
Imaginé, écrit, mise en scène, scénographie et costume – Marvin M’Toumo
Jeu et écriture plateau – Davide-Christelle Sanvee, Chienne de Garde, Elie Autin, Marvin M’Toumo, Amy Mbengue, Djamila Imani Mavuela
Assistante mise en scène – Clarisse Charlot-Buon et Ursulina de Lombardia
Régie costume de Marie Schaller
Consultant à la direction artistique de Svétäl-Anand Chassol
Conseil au design costumes – Louise Jarrige, Sharon Alfassi, Paul Pourcelot, Aurore Marquis, Doria Gomes Rosay
Aide costume- Carmen Soto, Margot Levasseur, Louis Garcia, Vincent Delobelle, Maëlys Bois, Noa Toledano, Rosena Despicht
Collaboration costume – Marine Lefebvre
Collaboration modélisme corset – Philippine Lafarge
Make-up art – Chaïm Vischel
Assistante maquillage – Jeanne Bégué
Écriture sonore – Vica Pacheco, Baptiste Le Chapelain
Écriture lumière – Alessandra Domingues
Régie générale Raffaele Renne & Régie plateau (intérim) – Natacha Scandella
Construction scénographie – Angelo Bergomi