Nasser Djemaï © Philippe Quaisse
Nasser Djemaï © Philippe Quaisse

Nasser Djemaï : « Vertiges est le spectacle qui m’a fait changer de conscience »

À l’heure où il recrée l’une de ses pièces les plus intimes, le directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val-de-Marne revient sur ses cinq années à la tête du lieu, marquées par une arrivée en pleine crise sanitaire, un ancrage territorial minutieusement construit et une volonté affirmée d’accompagner une nouvelle génération d’artistes.
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Cinq ans au TQI. Quel bilan dressez-vous de votre premier mandat ?

Nasser Djemaï : Mon arrivée en janvier 2021 coïncide avec la crise sanitaire, ce qui n’a pas été l’entrée en matière la plus simple. Prendre la direction d’un CDN alors que tout est figé, que l’équipe est en suspens, est une expérience assez particulière. Le projet s’est néanmoins installé progressivement, autour d’un axe majeur : la Maison d’Auteur. Le comité de lecture est vraiment devenu la colonne vertébrale du théâtre. Il reçoit des textes inédits, non édités, désigne chaque année un lauréat, et travaille en parallèle avec les lycées pour le prix Adel Hakim. L’enjeu, dès le départ, était de faire du TQI une fabrique d’engagement, de beauté, de poésie.

Photo de répétition © Philippe Quaisse

Je voulais un lieu ouvert et attentif à son territoire, à Ivry et, plus largement, au Val-de-Marne. L’idée était que les artistes associés et les artistes programmés puissent aussi porter des projets qui intègrent aussi les habitants. C’était essentiel. Et puis il y avait un autre axe, celui d’une programmation ouverte. Je ne voulais pas d’un CDN uniquement consacré au théâtre. Les premières saisons ont inclus de la danse, de la marionnette, des formes musicales, avec l’intention de proposer des séries longues au début, même si cela s’est resserré ensuite.

Depuis mon arrivée, j’ai aussi créé deux spectacles, Les Gardiennes et Kolizion, qui ont donné lieu à de belles tournées. Cela a participé à inscrire le TQI dans une dynamique nationale.

Comment décririez-vous aujourdhui le TQI ?

Nasser Djemaï : C’est un théâtre splendide, ancré dans un territoire exceptionnel. Mais c’est aussi une structure fragile, essentiellement à cause de son bâtiment, qui coûte très cher à entretenir. C’est une particularité forte, presque une identité en soi. L’autre spécificité, c’est notre atelier amateur : deux cents élèves, cinquante ans d’histoire depuis qu’Antoine Vitez l’a créé. C’est un héritage précieux.

Aujourd’hui, je vois un théâtre vraiment à l’écoute de son territoire, doté d’une identité singulière. Avec l’équipe, on a construit cela patiemment, avec rigueur et désir.

Et maintenant, quelles perspectives pour votre second mandat ?
Photo de répétition © Philippe Quaisse

Nasser Djemaï : La priorité, c’est de préserver les marges artistiques malgré la baisse des subventions. Maintenir la qualité, mais aussi la quantité. Permettre aux artistes émergents de montrer leur travail, accompagner les jeunes compagnies et continuer à faire place aux artistes associés, Sébastien Kheroufi et Daniela Labbé-Cabrera, qui sont des figures essentielles dans le projet.

Vous recréez aujourd’hui Vertiges, pièce née en 2017. Pourquoi y revenir ?

Nasser Djemaï : Vertiges occupe une place singulière dans mon parcours. C’est le spectacle qui m’a fait changer de conscience, à la fois artistiquement et dans ma manière de mettre en scène. À la création, je savais qu’il y avait des zones que je n’avais pas pu explorer, notamment dans l’interprétation. J’avais déjà à l’époque une intuition très forte concernant la présence d’un musicien ou d’une musicienne, d’un instrument live. Mais je n’avais pas eu le temps, ni les moyens, ni la disponibilité d’esprit pour aller au bout.

J’avais aussi laissé dans le texte des zones d’ombre que je ressentais sans parvenir à les éclairer. Là, j’ai l’impression d’être enfin arrivé à l’endroit que je cherchais. Reprendre un spectacle, c’est forcément retrouver des chemins déjà parcourus, mais ici, on est vraiment dans une recréation. Les spectateurs de 2017 ne reconnaîtront pas la pièce.

Vous avez retravaillé l’écriture ?

Nasser Djemaï : Oui. Certaines scènes ont été réécrites, d’autres étirées, d’autres resserrées. Et le travail ne s’arrête pas au texte : la lumière, le son, les costumes, l’interprétation… pratiquement tout a été revu.

La distribution a changé ?
Photo de répétition © Philippe Quaisse

Nasser Djemaï : Oui, presque entièrement. Seuls deux rôles restent : la voisine et le père. Le reste est nouveau. Et il y a un changement important : je suis sur scène. J’interprète Nadir, le personnage central du récit. 

Quand on lit le résumé de la pièce, on a l’impression qu’elle résonne avec Par-delà les villages de Peter Handke…

Nasser Djemaï : Je m’en suis rendu compte après coup. Parfois, on pense travailler sur un sujet, mais c’est un autre qui affleure. Par-delà les villages parle de transfuges de classe, de retour aux racines, d’un heurt intérieur. Il y a là quelque chose qui rejoint aussi Retour à Reims de Didier Eribon ou Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagace. Ces retours ne se font jamais sans douleur, sans accidents.

La pièce est donc en partie autobiographique ?

Nasser Djemaï : Oui, en partie. Comme dans un rêve : certaines choses sont vraies, d’autres non. Ce sont des assemblages de scènes vécues, imaginées, entendues. Pas un récit strictement autobiographique. Ce qui fait de Vertiges un moment central dans mon parcours, c’est la dimension fantastique, presque métaphysique.

Photo de répétition © Philippe Quaisse

Entre 2017 et aujourd’hui, j’ai traversé les créations de Les HéritiersLes GardiennesKolizion. Je suis un autre metteur en scène. J’ai voulu déshabiter le réel dès la première partie pour que le fantastique puisse s’installer immédiatement, en suivant le quotidien fragile de cette famille. La présence de la violoncelliste participe à cet onirisme.

Votre retour sur scène était un désir ou un besoin ?

Nasser Djemaï : Plutôt un besoin. Celui d’être à la bonne place dans cette recréation, d’aller au bout des enjeux que j’avais pressentis. Je jouerai huit dates au TQI. Les deux dernières seront transmises à Anthony Audoux, qui prendra ensuite la suite en tournée.


Vertiges de Nasser Djemaï
TQI – Théâtre des Quartiers d’Ivry
Du 20 au 30 novembre 2025
durée 1h50

Tournée
11 & 12 décembre 2025 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace
9 & 10 janvier 2026 à la CDN de Normandie-Rouen
4 au 6 février 2026 au Théâtre de l’Union – CDN du Limousin
12 au 13 février 2026 au Préau – CDN de Normandie – Vire
20 & 21 mars 2026 à la Maison des arts de Créteil
24 mars 2026 au Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée
27 mars 2026 au Théâtre Molière – Sète, Scène nationale archipel de Thau
8 — 9 avril 2026 au Théâtre de Lorient – CDN de Bretagne

 Mise en scène de Nasser Djemaï assisté de Célia Bolzoni et Rachid Zanouda
Avec Yassim Aït Abdelmalek, Nasser Djemaï en alternance avec Anthony Audoux, Chiara Galliano (violoncelle), Martine Harmel, Farida Ouchani, Lounès Tazaïrt, Zaïna Yalioua
Scénographie d’Alice Duchange 
Casting – Nathalie Cheron (ARDA)
Création lumière de Renaud Lagier et Vyara Stefanova 
Création musicale de Frédéric Minière et Chiara Galliano , Création costume de Benjamin Moreau, Création vidéo Claire Roygnan et Nadir Bouassria
Régie générale et régie plateau – Lellia Chimento Construction Ateliers décors MC2: Maison de la Culture de Grenoble – Scène nationale.

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