© Stéphane Lavoué

Dans le ventre des cerveaux : Trop c’est trop

Aux Célestins à Lyon, Jules Sagot et Christophe Montenez imaginent une émission de radio qui tourne au chaos, confrontant à ses contradictions une société confortablement installée dans le capitalisme, le déni et le politiquement correct. Une grande bouffe des temps modernes qui cherche le salut par l’excès.
29 septembre 2026
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Mettre au plateau une émission de radio, toute fictive soit-elle, fait sans conteste partie des formats privilégiés de nos programmations ces dernières années. Comme s’il fallait répondre à une nécessité de montrer ce qui n’a pas vocation à l’être. Comme s’il n’y avait plus qu’à soulever les masques pour y trouver matière à inventer des histoires. Qu’à cela ne tienne, encore faut-il que la fiction ne se laisse pas rattraper par la banalité du quotidien, sans quoi le plateau de théâtre y perd toute sa plus-value, face à une industrie radiophonique qui, elle aussi, maîtrise désormais parfaitement la mise en scène et les récits.

© Stéphane Lavoué

C’est pourtant le choix qu’ont fait Jules Sagot et Christophe Montenez. En montant Dans le ventre des cerveaux, qu’ils titrent comme le programme tourné en direct dans leur pièce, ils optent pour un effacement de la frontière entre réel et fiction. Le public du spectacle devient celui de l’émission, l’espace de jeu devient plateau d’enregistrement, et les rapports qui s’instaurent entre interprètes et spectateurs sont biaisés. Le théâtre disparaît derrière la reconstitution d’une scène de la vie quotidienne. Même le faux début, qui voudrait faire croire, chaussé de ses gros sabots, qu’il n’était pas prévu, ressort plus vrai que nature. Ferdinand Niquet-Rioux y campe un essayiste économique dont le regard concret sur une humanité condamnée fait à peine trembler Sharif Andoura qui lui fait face, en animateur pas totalement concerné.

Bons vivants

Ce n’est qu’un prémisse. Bientôt Emmanuelle Bercot fera son entrée en animatrice vedette bien consciente de sa popularité. Le public lui-même ne sait plus s’il doit rester stoïque ou applaudir à tout rompre façon divertissement. Le trouble en est jeté, les niveaux de lecture sont définitivement confondus, jusqu’aux noms des personnages à peine dérivés de ceux des interprètes. Au plateau, tout est réuni pour faire comprendre qu’une émission culinaire va bientôt commencer. Un grand espace de cuisine surplombe, imposant, une table haute sur laquelle les micros cohabitent avec des verres à pied encore vides. À jardin, quelques bouteilles de vin rouge attendent précisément d’être débouchées, pendant qu’à cour des instruments promettent, comme dans tout programme radio, quelques interludes musicaux.

Pour ce qui est de l’entretien du doute, impossible de passer sous silence la justesse et le naturalisme du jeu. L’enregistrement pourrait être diffusé tel quel sur les ondes publiques, il y aurait de quoi se méprendre, et c’est rendre honneur aux interprètes que de le souligner. Quelques indices tentent parfois de forcer la théâtralité. Candice Bouchet en cuisinière de remplacement impromptu – décidément – ou Jean-Charles Clichet en chroniqueur au caractère démonstratif – bon vivant, dirait-on –, tirent légèrement le trait de la caricature. Mais là encore, la distance prise avec le réel n’est pas suffisamment importante pour faire émerger la farce. Alors Dans le ventre des cerveaux passe la vitesse supérieure et va chercher dans l’excès.

La grande bouffe
© Stéphane Lavoué

La bascule s’effectue presque en un clin d’œil, transformant la dégustation en régurgitation. Les bruits de pets et de digestion difficile deviennent monnaie courante, tandis que les costumes et le sol se recouvrent de vomi. Celles et ceux qui tenaient jusque-là des discours politiquement, économiquement et écologiquement acceptables, montrent leurs vrais visages, qui n’ont en soi jamais été vraiment masqués. La bouche toujours ouverte, ils avalent sans faim une nourriture qu’ils dégueulent, en contradiction avec la bien-pensance de façade qu’ils continuent de servir au micro. La bourgeoisie de La Grande Bouffe a à peine changé de visage. Ainsi Jules Sagot et Christophe Montenez étalent leur propos en s’abstenant de toute légèreté, dans une suite d’évidences qui joue la carte, désuète et un peu facile, de la prise de conscience politique. Grande nouvelle, les donneurs de leçon sont rarement les meilleurs exemples, à la radio aussi bien qu’au théâtre.

Pour le duo d’auteurs-metteurs en scène, il fallait aller jusqu’au dégoût pour trouver dans la farce scatophile de quoi se détacher du réel. Mais avec un curseur qui ne parvient pas à s’équilibrer entre les deux, Dans le ventre des cerveaux ne trouve pas son registre. Restent malgré tout quelques percées formelles qui, abandonnant un temps le format radio au profit d’un tableau qui se structure entre musique, lumière et scénographie, réconcilient cette pièce avec son potentiel dramaturgique. Parmi ces parenthèses, la présence mystique de Léo Fernique est peut-être celle qui suspend le temps avec le plus de délicatesse. Elle ne résout pas l’à-quoi-bon resté en suspens à l’issue de la représentation, elle laisse seulement espérer que le théâtre puisse encore puiser sa force ailleurs que dans l’excès.

Envoyé spécial à Lyon

Dans le ventre des cerveaux de Jules Sagot et Christophe Montenez
Les Célestins, Théâtre de Lyon
23 septembre au 3 octobre 2026
Durée 1h45

Tournée
9 au 25 octobre 2026 au Théâtre des Bouffes du Nord – Paris
3 et 4 novembre 2026 au Foirail – Pau

Avec Sharif Andoura, Emmanuelle Bercot, Candice Bouchet, Jean‑Charles Clichet, Léo Fernique, Ferdinand Niquet‑Rioux
Texte et mise en scène de Jules Sagot et Christophe Montenez
Scénographie et lumière de Florent Jacob
Costumes de Gwladys Duthil
Musique et régie son – John Kaced
Collaboration artistique – Elina Martinez
Accessoires – Fanny Gautreau
Régie générale – Loïc Guyon
Régie lumière – Thomas Fustec
Régie accessoires – Violaine de Maupeou

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