Mar Citti - Mon jour de chance © Nathalie Mazéas
© Nathalie Mazéas

Marc Citti : La scène est sa maison

Comédien et dramaturge, cet Enfant de Chéreau n’est jamais là où on l’attend. Entouré d’une toute nouvelle troupe, Marc Citti est à l’affiche, au Théâtre Fontaine, de l’excellente comédie de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, Mon jour de chance. L’occasion en or de revenir sur son parcours et son amour du théâtre.
10 janvier 2026
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Vos débuts

Votre premier souvenir d’art vivant ?
Je vais vous dire La Cerisaie, montée par Peter Brook aux Bouffes du Nord en 1980. J’avais 13 ans. Mon professeur de français avait eu la bonne idée d’affréter un car de ma province pas très loin de Paris pour nous y emmener. Il y avait Piccoli, Arestrup et les autres, que des grands acteurs et des grandes actrices. Cécile Talenton, que j’aimais éperdument, avait des yeux de rubis et un visage adorable… Pendant la représentation, j’ai osé lui prendre la main, et ne l’ai pas lâchée jusqu’à la fin. C’est là que j’ai compris que le théâtre était une expérience érotique insurpassable. Et à partager.

Mon jour de Chance - Marc Citti © Bernard Richebé
Avec Lysiane Meis dans Mon jour de Chance de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, mis en scène par José Paul © Bernard Richebé

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette voie ?
Adolescent, je voulais être musicien. Je jouais dans un groupe, j’étais guitariste et chanteur. Et puis j’ai croisé le théâtre, grâce à ma mère qui avait fondé un club théâtre au lycée. Elle était professeur dans l’établissement où j’étudiais et avait toujours rêvé d‘être actrice. La scène m’est alors apparue comme une évidence et mon destin fut tracé.

Qu’est-ce qui vous a guidé vers cette spécialisation ?
J’ai su très tôt que je raconterais des histoires et que je tâcherais de transmettre des émotions. Enfant, je me rêvais écrivain. Puis la musique a pris la place. Je suis finalement devenu acteur car il me semblait que c’était le domaine pour lequel j’avais le plus de dispositions. Mais l’écriture, désir originel, est revenue, un peu sur le tard. Je me suis également offert une parenthèse musicale, je suis allé sur scène pour jouer mes chansons. J’ai composé un album un peu confidentiel, mais il fallait que je le fasse, que je boucle quelque chose en rapport avec cette envie d’adolescent. Finalement, je ne me sens pas vraiment spécialiste de quelque chose, j’utilise les outils à ma portée tenter de parler au monde, aux autres…

Racontez-nous le tout premier spectacle auquel vous avez participé…
J’avais à peine 17 ans et nous avions monté une troupe semi-professionnelle avec un ami, Emmanuel Ray, dans ma province beauceronne. Nous avions décidé de nous attaquer à En attendant Godot, choix audacieux s’il en est. Nous avions échafaudé une petite tournée dans la région centre avec les moyens du bord. Notre première date était à Fontainebleau, le metteur en scène y avait déniché une immense grange dans laquelle nous pensions pouvoir jouer.

Il n’y avait pas de techniciens, nous montions le décor et les lumières nous-même. L’endroit n’était pas du tout équipé pour le théâtre. Emmanuel avait « emprunté » des échafaudages sur un chantier afin de pouvoir fixer nos projecteurs. Dix heures de montage après (et un quart d’heure avant la représentation), nous étions prêts à accueillir les spectateurs. Ils étaient deux. Nous avons tout de même vaillamment joué, puis nous avons démonté, cela nous a pris huit heures, avant de remonter dans l’estafette de la troupe et de partir vers de nouvelles aventures…

Passions et inspirations

Votre plus grand coup de cœur scénique ?
Outre les grands spectacles auxquels j’ai eu la chance de participer et que je mentionne ci-dessous, il en est un cher à mon cœur : La création de Littoral de Wajdi Mouawad, mise en scène par Magali Léris. Ce fut une extraordinaire expérience, le rôle du chevalier Guirosmelan est magnifique, la pièce est un trésor, et la troupe que nous constituions était si soudée, si fiévreuse… Beaucoup de mes partenaires d’alors sont restés mes amis.

La voix d'or © Frédérique Toulet
Avec Benjamin Egner dans La voix d’or d’Eric Bu © Frédérique Toulet

Quelles belles rencontres ont marqué votre parcours ?
C’est sans conteste la rencontre avec Patrice Chéreau et Pierre Romans qui a d’abord marqué ma trajectoire d’acteur. J’ai eu la chance d’être admis à l’École de Comédiens du Théâtre des Amandiers lorsque j’avais à peine 19 ans.

L’aventure a duré plusieurs années, deux ans de formation, puis deux années où certains des élèves, dont je faisais partie, ont constitué une troupe permanente au sein des différentes productions et qui se sont achevées avec Hamlet mis en scène par Patrice, créé dans la cour d’honneur du Palais des papes, puis exploité à Nanterre, à travers l’Europe et à la Grande Halle de la Villette. Ce début de parcours fut, comme on peut l’imaginer, crucial pour la suite : j’ai tout appris de ces deux artistes. Ils m’ont permis d’aborder de très grands textes et d’avoir la chance de me produire sur les plus grandes scènes européennes. En outre, j’ai eu le bonheur de côtoyer de grandes actrices et acteurs, en particulier Michel Piccoli. Le souvenir de ce partage du plateau avec lui restera toujours immensément vivace.

J’ai entamé, quelques années plus tard, une collaboration avec Jorge Lavelli au théâtre de la Colline. Là encore, j’ai pu avoir accès à de très beaux personnages et à la joie d’être le partenaire, entre autres, de Michel Aumont et de Catherine Hiegel.

Le voyage de Paula S - Marc Citti - Stéphane Cottin © Fabienne Rappeneau
Avec Julie Delarme dans sa pièce Le voyage de Paula S, mis en scène par Stéphane Cottin © Fabienne Rappeneau

Depuis quelque temps, j’écris et joue mes propres textes au théâtre. Je dois donc me mettre en quête de metteurs en scène, ce qui est assez inédit : d’ordinaire, ce sont plutôt eux qui sollicitent les acteurs. J’ai ainsi récemment pu travailler sur Le voyage de Paula S., créé au théâtre Montparnasse, avec Stéphane Cottin. La rencontre fût belle, passionnante et fructueuse et j’espère ardemment pouvoir la réitérer.

Où puisez-vous votre énergie créative ?
L’inspiration, pour un acteur, se glane bien sûr à travers les arts, la peinture, la littérature, chez tous les raconteurs d’histoires et les inventeurs d’images, mais elle vient aussi prendre sa source dans bien des aspects de la vie courante. Il s’agit d’observer ses contemporains, les gens dans la rue, leurs émotions cachées, ce qui affleure, ce qui reste enfoui.

Pour l’écriture, je vais jusqu’à présent puiser dans ma propre vie, en tâchant de rapidement rejoindre l’universel. J’aborde des questions plus ou moins métaphysiques, en veillant à les restituer de manière souvent drôles, en partant de mes propres singularités (qui sont, je m’en aperçois, bien souvent communes…).

En quoi ce que vous faites est essentiel à votre équilibre ?
La condition de mon bonheur ou plutôt de ma joie d’homme est indéfectiblement liée à mon trajet d’artiste. C’est un peu une damnation, mes proches le savent…

L’art et le corps

Que représente la scène pour vous ?
La scène est l’endroit de la fiction, tout peut y être imaginable. J’ai compris très tôt que la scène était ma maison. J’entretiens un rapport un peu problématique à la réalité. Je suis incorrigiblement timide, pas toujours très à l’aise en société, perclus d’empêchements ou de complexes divers. Je peine un peu à jouir du pouvoir, cela ne m’intéresse guère, je fuis ce truc masculin qui d’ailleurs existe aussi dans les sphères que je fréquente. Le plateau constitue un espace de liberté, d’épanchement possible, de courage, parfois. Valère Novarina disait une très belle chose : l’acteur, par essence, est féminin. Il y a des histoires qu’il est important de conter, des sentiments nécessaires, des sensations profondes que je ne sais pas transmettre ailleurs que sur un plateau.

"Dom Juan - répétitions en cours" d'après Molière. Mise en scène de Christophe Lindon Marc Citti © Cyrille Valroff
Sganarelle dans Dom Juan – répétitions en cours de Christophe Lidon d’après Molière © Cyrille Valroff

Où ressentez-vous, physiquement, votre désir de créer et de jouer ?
C’est une question difficile. Je me souviens d’avoir eu, très jeune, l’étrange impression d’être littéralement traversé par l’auteur. Shakespeare, en l’occurrence. Traversé, verticalement, de haut en bas, par la langue. Ça, c’est quelque chose. Même si cela peut sembler grandiloquent, c’est une joie absolue, quelque chose qui décuple, qui vous rend follement capable de tout et qui, de surcroît, se partage directement avec le public. Évidemment, ce n’est pas tous les jours, mais, pour ces moments-là, ça vaut le coup d’être sur un plateau et d’y accomplir humblement sa petite œuvre de transmission du langage, de la poésie et des enjeux vitaux lovés dans la parole des grands auteurs et autrices.

Rêves et projets

Avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?
David Lynch et Peter Brook, mais ils sont injoignables.

Si tout était possible, à quoi rêveriez-vous de participer ?
Mon rêve ! Jouer Sam Gamegie dans une production fleuve et résolument théâtrale du Seigneur des anneaux de Tolkien. Un spectacle qui durerait 24 heures où tout l’art du théâtre, et rien d’autre, viendrait rendre hommage à cette œuvre qui a bercé mon enfance, et celle de beaucoup de gens. Quelque chose à la manière du Ring que Patrice Chéreau avait monté à Bayreuth. Probablement impossible, aujourd’hui…

Si votre parcours était une œuvre d’art, laquelle serait-elle ?
Idéalement ça commencerait comme L’éveil du printemps, ça se poursuivrait pendant très longtemps comme Zelig et s’achèverait comme 2001, l’odyssée de l’espace, dans la mesure où, même si personne (en tous les cas pas moi) n’a jamais rien compris à ce film, finir comme un fœtus qui flotte dans le cosmos, outre que l’expérience doit être l’apogée du cool, me paraît être une métaphore possible du destin des artistes.


Mon jour de chancede Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras.
Théâtre Fontaine
Du 2 janvier au 28 juin 2026
Durée 1h30
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Mise en scène de José Paul
Avec Marc Citti, Lysiane Meis, Benjamin Egner, Agnès Miguras, et Sébastien Pierre
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Décors d’Édouard Laug
Costumes d’Ana Belen Palacios Avila
Lumière de Laurent Béal
Musique de Michel Winogradoff
Vidéo de Sébastien Mizermont 
Accessoiristes Betty Lemoine
Assistant à la mise en scène Guillaume Rubeaud.

À lire : Les Enfants de Chéreau, de Marc Citti, paru aux éditions Actes Sud (2015).

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