Comment le théâtre est-il entré dans votre vie ?
Mathilde Waeber : Je suis née dans la banlieue de Lausanne. J’ai découvert le théâtre à l’école publique. J’avais dix ans. On m’a proposé de jouer dans une petite pièce qui devait être présenté en fin d’année. J’ai accepté sans rien anticiper. Et soudain, une fois sur scène, quelque chose s’est ouvert au plus profond de moi. C’était le premier déclic.
Je ne vivais pas une enfance insouciante. Le climat était morne, parfois violent. Le théâtre est devenu un espace de liberté absolue. Un endroit où je pouvais m’émanciper du quotidien, déplacer les lignes, inventer une autre manière d’être au monde. Cette découverte ne m’a plus quittée.

C’est devenu une obsession. J’ai beaucoup joué, d’abord en amateur. Puis je me suis tournée vers les arts visuels. Ensuite, j’ai intégré le Conservatoire de Genève en section jeu. Plus tard, je suis partie à Paris, à l’École du Jeu.
Puis, être actrice ne me suffisait plus. Je me sentais dépendante du désir des autres. J’avais besoin de construire mes propres objets, de porter un projet de bout en bout. J’ai passé le concours de mise en scène du TNS. Je l’ai obtenu. C’est là qu’un deuxième déplacement s’est opéré.
Qu’est-ce que la mise en scène vous permet que le jeu ne vous offrait plus ?
Mathilde Waeber : La mise en scène m’ouvre un espace d’art total. Là où le jeu me plaçait dans une partition déjà dessinée, elle me permet d’en penser l’ensemble, d’en construire la cohérence. L’image, le texte, le son, le costume, la lumière composent un monde. Chaque élément a le même poids, la même nécessité. Rien n’est décoratif, tout participe d’une écriture. Ce geste de direction artistique me passionne parce qu’il engage une vision globale, suivre un projet depuis son intuition jusqu’à sa forme scénique, faire dialoguer les arts visuels avec la scène, c’est à cet endroit que je me sens pleinement à ma place.
Au TNS, j’ai compris que je pouvais travailler à la lisière de l’art contemporain, du théâtre et de la performance. Cette position périphérique est devenue centrale dans mon travail. Je ne pars pas toujours d’un texte dramatique. Parfois, le point de départ est une image, une matière, une sensation. J’hybride des matériaux, j’assemble des formes, je fais se rencontrer des registres différents. Ce qui m’importe, c’est d’atteindre un point d’intensité, un lieu où les disciplines se croisent réellement, où leur friction produit une présence et une écoute singulière.
De quelle manière un spectacle prend-il forme dans votre travail ?
Mathilde Waeber : Un spectacle naît d’abord d’associations d’idées très instinctives. Il y a un premier élan auquel je crois profondément. Quelque chose s’impose, de manière presque intuitive, avant même que la forme ne soit définie. Ensuite vient le temps de la recherche. Je lis de la philosophie, je regarde des documentaires, je rencontre des personnes en lien avec le sujet. J’ouvre des portes qui ne sont pas uniquement théâtrales. J’ai besoin d’élargir le champ, de nourrir le projet par des regards et des savoirs différents.
Avec la dramaturge, nous partageons cet état des lieux avec l’équipe. Très vite, je construis un dispositif plastique. Il arrive tôt dans le processus, comme une ossature. Les matériaux sonores et lumineux sont présents dès le début. Le plateau devient un atelier. J’aime travailler avec des matières vivantes, la terre, l’eau, des éléments qui évoluent sous nos yeux. Rien n’est figé. Je refuse une scénographie immobile. Elle doit se transformer en même temps que le jeu, accompagner les déplacements, les tensions, les accidents.
En parallèle, il y a un travail très précis sur la langue et sur la direction d’acteurs. Je tiens à cette exigence. La précision du texte n’est jamais sacrifiée au geste plastique. Au contraire, je cherche une tension entre ces deux lignes. À un moment, elles se rejoignent. C’est dans cette rencontre que le spectacle prend sa forme.
Quelles figures ont nourri votre regard ?

Mathilde Waeber : Au Conservatoire de Genève, une expérience a profondément marqué mon regard. J’y ai vu Rêve et folie de Claude Régy au Théâtre de Vidy-Lausanne. Peu après, je découvre Théorème de Pier Paolo Pasolini. Ces deux œuvres ont été des chocs. Je ne les ai pas comprises immédiatement, mais quelque chose s’est déplacé. Une abstraction presque radicale, traversée par une présence très concrète des corps, de l’espace, du silence. Cette tension m’a durablement travaillée.
Du côté des arts plastiques, Pierre Soulages, Christian Boltanski et Louise Bourgeois m’accompagnent. Je retrouve chez eux un rapport direct à la matière, à la lumière, à la mémoire. Je cherche cette intensité sans concession, une forme qui ne séduit pas mais tient. Pour moi, la scène ne peut pas être neutre. Elle doit devenir un lieu de construction et de transformation, un espace qui agit autant qu’il représente.
Au TNS, Stanislas Nordey et Claire Ingrid Cottanceau ont été déterminant·es dans ma manière d’aborder le travail, avec un rapport très fort au désir. Iels m’ont accompagnée avec une grande douceur et une grande exigence – c’est rare – dans mes premiers pas de metteure en scène. Iels écoutent le désir profond et en accompagnent l’éclosion. Pour moi, c’est cela, la transmission : avancer sans renier ce désir. Et puis les metteures en scène que j’accompagne comme assistante, Lorraine de Sagazan et Elsa Granat.
Lorraine de Sagazan, pour son rapport à la forme et à la recherche, son refus de transiger, son courage à explorer plus loin et à conquérir une liberté formelle et sensible. Elsa Granat, pour son attention à l’humain et son travail sur les rouages qui façonnent nos héritages, sur l’impossibilité parfois de réconcilier les générations. Accompagner des artistes aussi différentes et ambitieuses, et voir des femmes metteures en scène affirmer leur travail avec détermination, me donne une force précieuse.
Comment avez-vous rencontré l’écriture d’Emma Santos ?
Mathilde Waeber : Elle s’est faite par étapes. À l’Académie de la Comédie-Française, où j’avais passé une saison en tant que metteuse en scène-dramaturge, je voulais traverser la question de la folie et des formes qu’elle peut prendre sur scène. Je pensais à Sylvia Plath, à Sarah Kane. Puis une question s’est imposée. Quelles autrices françaises avaient écrit sur ce sujet dans les années soixante-dix ?
En cherchant, j’ai découvert Emma Santos. Je me suis plongée dans son œuvre littéraire, d’abord J’ai tué Emma S. puis La Malcastrée. Ce fut un coup de foudre immédiat. J’ai été saisie par la force poétique et par la nécessité qui traversent son écriture. Quelque chose de brûlant, d’urgent. Très vite, une autre interrogation surgit. Pourquoi parle-t-on si peu d’elle aujourd’hui?

En fouillant davantage, j’ai découvert que La Malcastrée a été montée par Claude Régy dans les années soixante-dix, qu’elle a connu une réelle visibilité médiatique à la fin de sa vie, qu’elle a été invitée à la radio et qu’elle a suscité un véritable intérêt critique. Cette reconnaissance arrive peu avant son suicide. Ce parcours me bouleverse d’autant plus que très vite il s’est effacé. À mesure que j’avançais dans ses textes et dans son histoire, une évidence s’est imposée. Il fallait la faire vivre à nouveau.
Quelle image vous est venue en lisant ses textes ?
Mathilde Waeber : Très vite, j’ai imaginé une grande toile bleue, entièrement recouverte d’une matière épaisse, terreuse. Une actrice parle d’abord depuis la salle. On ne la voit pas. Sur le plateau, quelqu’un gratte cette surface compacte et, peu à peu, le bleu apparaît.
Cette vision accompagne ma lecture. Pour moi, l’écriture d’Emma Santos tente d’aller chercher une lumière à l’intérieur d’un chaos. Elle traverse la nuit, mais elle parle de survie, d’élan vital. Le geste de gratter, de dégager une couleur enfouie, correspond à ce mouvement-là.
Plus tard, au fil de mes recherches, j’ai découvert qu’elle produisait des œuvres d’art brut. Elle enduisait notamment des plaques de métal d’une matière collante, puis les grattait pour faire surgir des formes. Cette coïncidence me frappe, comme si le geste plastique avait toujours été là, déjà inscrit dans l’écriture.
Comment articulez-vous J’ai tué Emma S. et La Malcastrée ?
Mathilde Waeber : Les deux textes se répondent. Dans J’ai tué Emma S., l’autrice adopte une position presque documentaire. Elle décrit son expérience psychiatrique avec une forme de distance, comme si elle se tenait légèrement en retrait de ce qu’elle raconte. Dans La Malcastrée, au contraire, l’écriture vient de l’intérieur. On traverse la dissociation, la fragmentation du corps, la violence du regard social. Cette tension m’intéresse. Être à la fois dans la description et dans la brûlure. Faire entendre ces deux régimes d’écriture sans les lisser.
Le spectacle se construit en trois mouvements. Pauline Haudepin porte toute la matière textuelle. Je suis également au plateau pour accomplir l’acte performatif du retrait de la terre. La toile change de fonction au fil des parties. Elle devient surface de projection, puis espace blanc, presque mémoriel. Nous faisons entendre des archives, notamment un article d’une journaliste féministe, Isaure de Saint-Pierre, qui l’avait longuement interrogée sur son travail et son rapport à la psychiatrie.
La question de la maltraitance psychiatrique traverse son œuvre. Comment l’abordez-vous ?

Mathilde Waeber : Chez Emma Santos, la maltraitance psychiatrique s’inscrit dans un enchaînement de faits troubles. Très jeune, elle entame une relation avec un photographe beaucoup plus âgé, connu sous le nom de Santos. Elle a seize ans, lui environ quarante. Elle souffre alors d’un problème de thyroïde et lui a un besoin cruel d’argent. Ils consultent un médecin pour obtenir une prise en charge par l’assurance maladie. Cette pathologie ne répond pas aux critères de remboursement, contrairement aux troubles psychiatriques.
Elle est orientée vers un psychiatre. Le diagnostic tombe, schizophrénie. L’internement suit. Elle subit des traitements lourds qui la fragilisent profondément. Et dans le même mouvement, l’hôpital devient un cadre. Il y a la médication, une organisation, une structure qui rassure autant qu’elle enferme.
Dans ses textes, cette ambivalence est centrale. Le besoin d’un lieu, d’un soutien, et le désir constant d’en sortir. La violence des traitements, la souffrance institutionnelle, elle les traverse dans son corps et les inscrit dans son écriture. C’est cette tension que j’essaie de faire entendre, sans la simplifier.
Pourquoi avoir choisi Pauline Haudepin ?
Mathilde Waeber : Je l’ai choisie parce que c’est une actrice que j’admire profondément. Elle est aussi autrice. Elle sait ce que signifie écrire, porter une langue de l’intérieur. Son mémoire portait sur les autrices et artistes brutes Unica Zürn et Léonora Carringhton. Ces questions, elle les avait déjà traversées, pensées, travaillées.
Je cherchais une interprète capable d’habiter cette matière sans la « psychologiser ». Pauline a cette justesse de tenir la puissance poétique du texte, sa densité, sans l’enfermer dans une lecture clinique. Elle laisse la langue vibrer, sans l’expliquer.
Ce spectacle marque la première création de votre compagnie. Est-ce un tournant ?
Mathilde Waeber : Cette création inaugure en effet la compagnie et, en même temps, elle marque sans doute la fin d’un cycle. C’est probablement la dernière fois que je travaille de manière aussi « textocentrée », en m’appuyant aussi directement sur une œuvre existante.
Aujourd’hui, j’ai besoin d’une plus grande malléabilité formelle, d’un espace plus souple, où l’écriture scénique ne soit pas structurée d’abord par un texte, mais par un geste, une matière, une présence. L’envie d’écrire moi-même s’affirme pour développer des formes plus performatives, plus plastiques, où la langue naîtra du plateau autant qu’elle le traversera.
Le prochain projet explorera l’héritage de la violence des mères envers leurs filles, telle qu’elle se transmet à travers les structures de silence et de domination intra-familiale. Le montage final prendra la forme d’une écriture polymorphe, mêlant formes performatives, monologues-poèmes, extraits de textes issus de la philosophie et des sciences humaines, et un espace plastique évolutif. Il passera aussi par une écriture plus personnelle. Une autre étape. Une manière d’aller plus loin dans ce déplacement.
J’AI TUÉ EMMA S. d’après les œuvres d’Emma Santos
Athénée – Théâtre Louis Jouvet
Du 10 au 22 mars 2026
durée 1h10
Conception, performance et mise en scène de Waeber
Avec Pauline Haudepin & Mathilde Waeber
Collaboration artistique et dramaturgie – Alex Ben Mrad
Regard extérieur – Claire Ingrid Cottanceau
Scénographie et régie plateau – Dimitri Lenin
Création lumières de Loïc Waridel, Création sonore de Léa Bonhomme & Création vidéo de Félicien Cottanceau