© Lou Rousseau Fouchs

Là Personne : Geoffrey Rouge-Carrassat sous emprise jusqu’à l’obsession 

Poursuivant son travail intime et solitaire sur les planches, l’auteur, comédien et metteur en scène met en lumière avec poésie et lucidité les mécanismes qui enferment l’épié dans le regard approbateur de l’épieur. Magistral.
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Face au spectateur, la scène se présente nue. Un mur de parpaings gris se dresse droit devant. Le ton est donné. Pas d’échappatoire, pas de refuge, tout sera exposé. Geoffrey Rouge-Carrassat joue avec les codes scéniques, souvent pour mieux les renverser. Il s’installe à même la salle, devant le proscenium. Et ainsi, il ne cherche pas l’illusion du théâtre, mais plutôt l’adresse directe au public.

© Lou Rousseau Fouchs

Le comédien, auteur et metteur en scène a une histoire à raconter, une fable d’aujourd’hui. Est-elle la sienne ? Peut-être. Peu importe au fond, puisqu’il se l’approprie avec une sincérité désarmante. Lassé de voisins bruyants, qui ne respectent ni le silence de la nuit ni la moindre convenance, il décide de fuir sa vie citadine et de faire construire une maison idéale. Loin du monde, à l’abri des regards. Un endroit où il pourrait enfin se sentir libre.

Une silhouette dans l’angle mort

Tout semble parfait jusqu’à l’apparition d’une tache jaune, furtive et intrigante dans un angle de son champ de vision. Une gêne d’abord, puis une réalité qui se dévoile. Là Personne existe vraiment. Elle passe chaque jour devant chez lui, en silence, en observatrice patiente. La curiosité amuse un moment, le jeu prend. Puis le regard de l’autre se transforme en obsession. Que pense cette présence lointaine de sa vie, de sa maison, de ses choix sur le chemin de terre.  Pourquoi s’attarde-t-elle parfois, d’autres non ? Pourquoi certains jours ne vient-elle pas ? 

La folie guette lorsqu’il cherche l’approbation de l’observateur. Une couleur de carrelage ? Beige, moche, mais si ça peut plaire à cet autre lointain, mais si présent. La vaisselle à faire, encore et encore, jusqu’aux gerçures, puisqu’il semble que cela réjouisse Là Personne. Insidieusement, l’enfer se glisse dans son quotidien. L’obsession l’emporte. Ce qui plaît à l’autre devient sa seule boussole. Son réel se dissout. À force de vouloir se conforter à cet être, à se laisser aller sous son emprise, il cesse d’exister pour lui-même.

Le choc nécessaire
© Lou Rousseau Fouchs

Il faudra un choc, une faille dans la fiction qu’il se construit, pour sortir de l’ombre dans laquelle il a fini par se complaire. Échapper enfin à ce regard scrutateur. Alors les mots surgissent, délivrent. « Merci de m’avoir choisi. C’est une chance d’avoir vu à quoi ressemble ton visage. Désormais, je saurai le reconnaître. Et si je le recroise, je le pointerai du doigt. Je dirai tout haut : regardez, c’est le visage de la violence. »

En débanalisant l’emprise et en donnant la parole aux victimes souvent muettes, Geoffrey Rouge-Carrassat transforme le plateau en espace de libération. Il éclaire une violence psychologique insidieuse, si difficile à comprendre depuis l’extérieur. Poésie, humour, finesse d’esprit, tout s’assemble pour rendre palpable ce qui d’ordinaire est de l’ordre de l’invisible. Dévoilant les mécanismes de l’indicible avec une intelligence fascinante du plateau, il met à nu les tenants de ce drame contemporain.

Une présence irradiante 

Au début, il y a l’euphorie de se sentir choisi. Puis l’effacement progressif de soi prend le pas, avant que ne disparaisse toute pensée autonome. Les ailes qui se coupent. Le vide qui s’installe à la place de l’identité.  En faisant le choix de la fable, Là Personne frappe comme un uppercut et secoue les consciences.

Seul en scène, silhouette souple, longiligne, chevelure brune et frisée qui attrape la lumière, Geoffrey Rouge-Carrassat irradie et habite l’espace. Il raconte, incarne et vibre. Par sa plume incarnée et vivante, il transforme ses mots choisis en poème vivant, profondément ancré dans notre époque. Ainsi, il signe une œuvre certes sombre, mais traversée d’un surréalisme qui sauve et relève. Une claque sidérante ! 


Là Personne de Geoffrey Rouge-Carrassat
Création au Théâtre de la Manufacture – CDN Nancy Lorraine le 14 novembre 2022
Durée 1h10

Tournée
12 février 2026  au Théâtre des Halles, Avignon
26 mars 2026 à la Salle Le Parc, La Roche-sur-Foron
juillet 2026 au Théâtre des Halles, dans le cadre du Festival Off d’Avignon


Dates passées
29 novembre 2023 au théâtre de l’étoile du Nord, Paris
18 au 29 novembre 2025 à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet

Mise en scène, scénographie et interprétation – Geoffrey Rouge-Carrassat
Création lumière d’Emma Schler
Création musicale et sonore de Nicolas Daussy

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