Votre carrière de plus de 50 ans semble profondément liée au corps. D’où vient cette nécessité du mouvement dans votre pratique ?
Claire Heggen : C’est effectivement un long parcours, inscrit dans la durée d’une vie. J’ai d’abord été formée à la danse classique, puis à la danse contemporaine, avant de me tourner vers le mime corporel dramatique. Ce qui traverse tout cela, c’est une attirance constante pour les arts du corps, pour le mouvement comme vecteur d’expression.
Les premiers spectacles sont venus assez naturellement, presque intuitivement. Il y avait déjà des objets, mais sans démarche théorisée autour de la marionnette. C’est seulement plus tard, en étant invitée à travailler avec des étudiants marionnettistes, que quelque chose s’est précisé. J’ai observé leurs pratiques, et cherché à inventer des protocoles d’exploration entre le corps, le mouvement et la marionnette.
C’est ainsi que je suis devenue marionnettiste, de manière autodidacte et empirique. Dans mon travail, la marionnette ne remplace jamais le corps : elle s’inscrit dans la continuité du corps en mouvement.
Quelles rencontres ont structuré cette recherche entre geste, corps et marionnette ?

Claire Heggen : Pour le geste, la rencontre avec Étienne Decroux a été déterminante. Son approche du mime corporel dramatique propose une gestuelle qui n’est pas narrative mais poétique, fondée sur une grammaire et un vocabulaire extrêmement précis. L’acteur y est à la fois sujet et objet d’art presque comme une marionnette idéale. Cette idée m’a profondément marquée.
Une autre rencontre essentielle a été celle de Margareta Niculescu, qui m’a invitée à travailler à l’École nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville-Mézières. En enseignant, je me suis rendu compte que les outils que je développais pour le corps étaient extrêmement opérants pour les marionnettistes.
Pour moi, le mime corporel et la marionnette partagent une proximité très forte, faite d’une même exigence de précision et d’une attention fine au vocabulaire du mouvement. Ma pratique s’est construite dans ce va-et-vient constant entre les deux.
Je suis une transversale. J’ai toujours été un peu en dehors des attentes, des assignations esthétiques ou des cadres prédéfinis. C’est une manière de rester en mouvement, de ne pas se laisser enfermer. Je n’ai jamais voulu appartenir à une seule catégorie. Je circule entre danse, mime, théâtre, marionnette… Cette position m’a permis d’inventer mon propre langage, mais aussi de résister à des formes de normalisation. C’est inconfortable parfois, mais c’est aussi très vivant.
D’où surgit, chez vous, la nécessité de créer un spectacle ?

Claire Heggen : Le déclenchement reste toujours en partie mystérieux. Il fait partie intégrante de la pratique. Pour Ma p’tite dame, tout est parti d’une forme courte imaginée pendant le Covid d’une dizaine de minutes.
Je ne savais pas vraiment quoi faire, et l’idée est venue de composer un cadavre exquis à partir d’extraits de quatorze de mes pièces, de 1969 à 2020. Une sorte de kaléidoscope, un assemblage de fragments, presque un témoignage de matrimoine. Mais cette forme, très courte, était difficile à diffuser. Elle appelait un prolongement.
J’ai alors eu envie de travailler avec une marionnette à taille humaine, mon double exact, en écho à une expérience menée dans les années 1982.
Ce rapport au double est troublant : on se regarde, on se reconnaît, et en même temps on affirme une distance – « ça, ce n’est pas moi ». C’est ce frottement qui m’intéressait.
Une troisième partie est née d’un agacement très concret face aux publicités adressées avec l’âge – monte-escaliers, assurances, équipements dits « adaptés ». Comme s’il n’existait rien entre 50 ans et l’EHPAD. Ce discours finit par s’imposer. Une résistance demeure pourtant : celle d’être toujours vivante. C’est cette tension que j’ai voulu faire entendre, avec humour.
La question du corps vieillissant est au cœur du spectacle. Pourquoi était-ce nécessaire de la mettre en scène ?
Claire Heggen : Ces corps sont très peu représentés, en particulier ceux des femmes. Elles disparaissent du champ visible, alors qu’elles constituent une part importante de la société. Ce qui m’a marquée, c’est par exemple de voir Merce Cunningham danser à un âge avancé. Il était physiquement marqué, « arthrosé », et pourtant c’était lui que je regardais. Ce n’était pas la performance qui m’intéressait, mais la manière dont le temps avait sculpté sa gestuelle.
Cela m’a donné envie de montrer ce que l’âge produit sur le corps d’une actrice gestuelle. Peut-être qu’on va moins vite, moins loin, mais il y a autre chose : une densité, une profondeur liée à toute une vie traversée.
Comment travaille-t-on avec son double marionnettique sur scène ?

Claire Heggen : Je n’utilise pas la marionnette de manière conventionnelle. Il y a des moments où je l’anime, où elle semble vivante – parfois même plus vivante que moi. Mais il y a aussi des jeux d’apparition et de disparition.
Et puis il y a des moments de confrontation très physiques. Je la saisis, je la projette, je lutte avec elle. À l’opposé, il y a des moments de grande tendresse. On passe du refus à une forme d’acceptation progressive. La marionnette devient une métaphore de soi, de ce que l’on devient.
Depuis le début de votre carrière, vous enseignez. Qu’est-ce que transmettre signifie aujourd’hui pour vous ?
Claire Heggen : La transmission est centrale. J’enseigne beaucoup, je transmets mes outils, mon vocabulaire, tout ce que j’ai construit au fil du temps. Mais il ne s’agit pas de figer. Ce qui m’importe, c’est d’alimenter, d’enrichir, de permettre à ces pratiques de circuler dans d’autres corps. Les arts du mime et du geste ne sont pas des formes figées : ce sont des terrains de recherche, extrêmement vivants. Transmettre, c’est aussi résister à une certaine idée réductrice de ces disciplines, montrer qu’elles peuvent encore évoluer, se transformer, surprendre.
Le festival Avis de Temps Fort, où vous présentez Ma p’tite dame, joue-t-il un rôle particulier aujourd’hui ?
Claire Heggen : Il est absolument nécessaire. En France, il existe très peu de manifestations de ce type. On peut citer ce festival, ou encore MIMOS à Périgueux, mais cela reste rare à l’échelle nationale. Il y a un paradoxe, à l’étranger, ces formes sont très reconnues. J’y tourne beaucoup, j’ai des dates jusqu’en 2027. Les festivals internationaux sont très attentifs aux arts du geste et de la marionnette.
En France, ce sont surtout les arts du mime et du geste qui sont plus en difficulté. Les spectateurs, eux, sont présents, mais les diffuseurs, les institutions, restent plus réticents. D’où l’importance vitale de ces temps forts, pour que ces pratiques continuent d’exister, non seulement pour survivre, mais pour vivre pleinement.
Comment expliquez-vous ce regard réducteur sur ces pratiques ?

Claire Heggen : Il y a un héritage très fort, celui de Marcel Marceau, qui a marqué l’imaginaire collectif.Je l’admire et le respecte, cependant cette image de la pantomime agit encore comme un filtre. Le problème, ce n’est pas cette figure en soi, mais le fait qu’elle a occulté les formes contemporaines. Beaucoup d’artistes ont cessé de se revendiquer du terme mime pour éviter cet amalgame.
Aujourd’hui encore, on associe le mime à quelque chose de figé. Alors que les pratiques se sont hybridées. Quand les spectateurs voient mon travail, ils évoquent plutôt la danse. Et pourtant, je fais du théâtre, avec le corps et parfois une marionnette. Je ne cherche pas à raconter une histoire au sens narratif. Je me confronte à la matérialité du corps, à ce qu’il porte de sensible expressivité.
Festival Avis de temps fort
Théâtre Victor Hugo de Bagneux
du 30 au 12 Avril 2026
Ma P’tite dame de Claire Heggen – Théâtre du Mouvement
Lundi 30 mars, 20h
Mise en scène, dramaturgie, écriture gestuelle, interprétation de Claire Heggen
Regards extérieurs / témoins privilégiés – Jean-Claude Cotillard – Elsa Marquet-Lienhart
Regards complices – Pauline Thimonnier – Carine Gualdaroni
Construction marionnette – Alma Roccella – Ninon Larroque – Arnaud Louski Pane
Création costume(s) – Jean-Jacques Delmotte – Marion Robillard
Création lumière et régie de Carine Gérard
Création musicale d’Eléonore Bovon