Alice Vivier © Jérôme Lobato

Alice Vivier : « Je veux que chacun et chacune trouve sa place à la Maison des Métallos »

Ancienne manufacture d'instruments devenue haut lieu des luttes ouvrières, la Maison des Métallos poursuit sa mue. À sa tête depuis deux ans, Alice Vivier défend un lieu de création autant que de vie, où artistes, habitants et publics se croisent et où chacun est invité à pousser la porte.
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Que représente aujourd’hui pour vous la Maison des Métallos ?

Alice Vivier : Nous essayons d’en faire un lieu de création et un lieu de vie à parts égales. Un lieu de création pluridisciplinaire autour des écritures contemporaines, en théâtre, danse et musiques actuelles, avec de la diffusion, mais aussi de plus en plus de stages et d’ateliers menés par les artistes que nous accueillons. Et puis un lieu de vie, grâce à la librairie, à la buvette, à la cour, à tout ce qui permet de venir ici sans nécessairement assister à un spectacle.

© La Maison des Métallos

Je me pose souvent cette question : tu n’as jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, tu passes devant les Métallos, pourquoi entrerais-tu ? Les fanions, les guirlandes, la buvette sont aussi là pour donner envie de pousser la porte sans appréhension, sans se dire que ce lieu n’est pas pour soi. Tout ce que nous décidons découle de cette volonté, les spectacles comme les rendez-vous qui les entourent.

C’est pour cela que vous tenez autant au mot « maison » ?

Alice Vivier : Quand je suis arrivée, nous avions inscrit un grand « Bienvenue à la maison » sur la vitrine. J’y tiens beaucoup. Bien sûr, c’est un théâtre et une salle de concert, mais c’est d’abord un lieu d’accueil, de rencontre et d’échange. Une maison.

Le projet que vous aviez imaginé en arrivant a-t-il beaucoup évolué au contact du lieu ?

Alice Vivier : Finalement assez peu. La pluridisciplinarité reste au cœur du projet parce qu’elle permet de faire se rencontrer des publics différents. Quelqu’un qui fréquente surtout les salles de concert peut venir ici pour de la musique et croiser des spectateurs davantage habitués aux autres arts vivants. Mon rêve serait qu’une personne vienne une première fois boire une bière, une deuxième assister à un concert et que, la troisième, elle se dise qu’elle pourrait tenter un spectacle alors qu’elle ne va jamais au théâtre.

Les écritures contemporaines sont toujours là, tout comme les sujets qui nous traversent autour de l’inclusivité, du féminisme, de l’humanisme ou de la lutte contre les discriminations. J’ai surtout dû affiner certaines choses. Je souhaitais par exemple proposer des séries plus longues. Mais avant de s’engager dans des accueils longs, il a fallu donner de la visibilité à ce nouveau projet, trouver une identité au lieu et gagner peu à peu la confiance du public à travers la programmation artistique. Nous avons donc commencé avec des séries plus courtes. L’objectif pour 2027-2028 est de pouvoir progressivement les rallonger. Mais le projet ressemble beaucoup à celui que j’avais imaginé.

La saison dernière était encore une saison de transition. Vous présentez cette fois une programmation entièrement pensée par vous. Qu’est-ce que cette première année vous a appris ?
© La Maison des Métallos

Alice Vivier : La fréquentation a énormément augmenté, ce qui est évidemment réjouissant. Maintenant commence peut-être le plus difficile, fidéliser sans créer de nouvel entre-soi. Il faut continuer à faire venir celles et ceux qui ont le moins accès aux lieux de spectacle, les habitants du quartier, des publics plus populaires. Sinon, nous pouvons très vite nous satisfaire d’avoir fidélisé un public avant de nous apercevoir qu’il s’agit toujours du même. Ce sont des sujets que nous évoquons et pensons étroitement avec le Pôle public et l’équipe de communication de la Maison.

Nous développons par exemple des stages de danse pendant les petites vacances avec la Maison du Hip-Hop, le collectif MazelFreten et Krumpfest. Des personnes peuvent venir simplement danser sans être des spectateurs réguliers des Métallos. Cette question me travaille beaucoup. Comment permettre au public d’entrer dans la maison en dehors des temps de représentation tout en conservant une programmation lisible malgré la diversité des disciplines ? Les écritures contemporaines et les sujets que nous défendons permettent, je crois, de tracer cette ligne.

Les Métallos portent aussi une histoire très particulière. Quelle place occupe-t-elle aujourd’hui ?

Alice Vivier : Elle est essentielle. Avant de devenir un lieu culturel, cette maison a été une fabrique d’instruments de musique, puis elle a appartenu à la CGT. Elle a été traversée par les luttes ouvrières, sociales et syndicales. Cette histoire irrigue encore profondément son activité et l’équipe en est très imprégnée.

Des habitants plus âgés viennent parfois nous raconter leurs souvenirs de la Maison des métallurgistes. Cette mémoire nous rattrape constamment et je trouve cela très beau. Dans la période politique qui s’ouvre, elle va forcément résonner très fortement. Il faudra lutter. Mais j’ai aussi envie que la joie et la fête aient toute leur place dans cette maison.

Votre projet est pluridisciplinaire. Cherchez-vous aussi cette porosité à l’intérieur des œuvres ?
Je vous salue Mami de Mami Watta © Fabrice Fournier alias Fifou

Alice Vivier : Énormément. Hortense Belhôte et Gérald Kurdian préparent Drive In Drama, notre première production déléguée, qui mêle musique, théâtre et récit. Baby Volcano vient de la danse et de la chorégraphie tout en développant aujourd’hui un travail musical pop, elle proposera ici une forme qui fera dialoguer les deux.

Nous avons la chance d’avoir des salles très modulables. Elles peuvent accueillir un concert debout, une fête ou retrouver une configuration frontale pour le théâtre. Cette souplesse permet d’aller chercher la pluridisciplinarité jusque dans les formes elles-mêmes.

Comment construisez-vous votre programmation ?

Alice Vivier : Il y a à la fois la fidélité et la découverte. Je travaille en lien avec Coralie Harnois, adjointe à la programmation avec qui je partage une sensibilité artistique commune. Nous avons ouvert avec Rébecca Chaillon, accueilli Benjamin Tholozan, et je continue d’accompagner des artistes rencontrés lorsque je travaillais à La Loge. Certains liens remontent à vingt ans. Je trouve très beau d’avoir commencé ensemble et de pouvoir poursuivre aujourd’hui.

Mais je reste extrêmement curieuse. À Avignon, je vais voir beaucoup de spectacles sans nécessairement penser à les programmer. Je veux découvrir le geste d’un auteur, d’une autrice, d’un metteur ou d’une metteuse en scène. Il faut trouver cet équilibre entre les artistes que nous avons envie de retrouver et ceux avec lesquels une histoire commence.

Comment cette nouvelle histoire se construit-elle ?

Alice Vivier : Toujours par la discussion. Nous rencontrons les artistes, nous leur faisons visiter la maison et leur demandons où ils en sont. Cela peut déboucher sur la reprise d’un spectacle, sur une création prévue dans un ou deux ans ou sur une forme complètement atypique.

Nous disposons aussi de studios qui permettent d’accompagner les projets très en amont. Sébastien Chassagne m’avait parlé d’une idée à Avignon en 2024. Il est ensuite venu travailler ici depuis les tout débuts de l’écriture jusqu’à la première. C’est vraiment avec les artistes que nous dessinons la manière dont la maison peut les accompagner.

Les Nouveaux Métallos participent aussi de cette volonté d’accompagnement. Comment fonctionne le dispositif ?
Darkness Picnic de DOM- © Gabriele Fanelli

Alice Vivier : Nous avons lancé un appel à projets, ce que je n’avais jamais fait auparavant parce que je trouve l’exercice très difficile et parfois injuste pour les artistes. Mais nous voulions rencontrer des personnes au tout début d’un projet, qui n’avaient encore jamais créé dans des conditions professionnelles. La première année, nous avons reçu neuf cents candidatures. Nous avons davantage cadré l’appel puis nous en avons reçu quatre cent cinquante.

Six candidats par discipline sont présélectionnés avant que deux artistes en théâtre, deux en danse et deux en musique soient accompagnés de septembre à juin. Ils bénéficient de temps de répétition, d’un accompagnement technique, d’un apport financier, de moments de visibilité et de mises en relation avec des partenaires comme le CNM pour la musique ou le CND pour la danse. L’équipe adapte ensuite son accompagnement aux besoins de chacun.

Mon rêve serait qu’un ou une artiste passé par les Nouveaux Métallos revienne deux ans plus tard avec une deuxième ou une troisième création et entre alors pleinement dans la programmation.

Comment cette attention aux artistes rejoint-elle celle portée aux habitants ?

Alice Vivier : À travers plusieurs dispositifs. Il y a l’Été des Métallos, une colonie de vacances que nous organisons en août pour des enfants du quartier et de Seine-Saint-Denis qui ne partent pas en vacances. Nous avons la chance d’avoir une équipe de relation avec les publics extrêmement ancré et dynamique sur le territoire. La Maison des Métallos étant financée historiquement à la fois par la Ville de Paris et le département de la Seine-Saint-Denis, ce lien avec le territoire se traduit aussi très concrètement dans nos projets. Les enfants suivent un stage de théâtre et présentent leur travail lors de notre soirée de rentrée.

Il y a aussi les Fêtes des familles, un samedi par trimestre, lorsque toute la maison se tourne vers les enfants avec des ateliers et des spectacles. J’aimerais aller encore plus loin avec le très jeune public et parvenir à créer un espace quotidien pour les parents et les enfants. La configuration du bâtiment ne rend pas les choses simples, mais nous y réfléchissons.

Vous voulez également ouvrir davantage la maison aux résidences ?
Le Mauvais Sort de Céline Champinot © Jean-Louis Fernandez

Alice Vivier : J’aimerais trouver des endroits encore peu utilisés où des artistes pourraient travailler. J’aime l’idée qu’ils puissent s’emparer de la maison en fonction de leurs besoins et de leurs envies. Elle doit être fédératrice et accueillante, mais aussi foisonnante.

Quels rendez-vous vont donner le rythme cette saison ?

Alice Vivier : La soirée d’ouverture du 11 septembre est importante parce qu’elle donne immédiatement le ton. Nous présentons la saison, mais nous offrons surtout un espace aux jeunes artistes des Nouveaux Métallos. Chacun propose une courte performance, puis la soirée se poursuit avec la restitution de l’Été des Métallos et un concert, un DJ set ou un karaoké.  Cette année aura lieu le premier DJ set de l’artiste Aloïse Sauvage. La première année, Juliette Armanet nous avait fait la surprise d’un petit concert.

Il y aura aussi le Festival Fragments, auquel je suis très attachée, et régulièrement des fêtes à la fin des séries. Nous accueillons également des soirées À définir dans un futur proche, imaginées à La Loge. Des femmes disposent de dix minutes pour faire sur scène quelque chose qu’elles ne font jamais habituellement. Séphora Pondi peut y dire un texte, Léonie Pernet parler plutôt que chanter. J’aime beaucoup cet endroit où les artistes déplacent leur pratique.

La musique actuelle suit par ailleurs une temporalité beaucoup plus rapide que le théâtre ou la danse. Une partie des concerts n’est donc pas encore annoncée lorsque nous présentons la saison. Cela permet aussi de garder la programmation vivante.

S’il fallait résumer aujourd’hui votre ambition pour les Métallos ?

Alice Vivier : J’aimerais que chacun et chacune trouve sa place. Que l’équipe soit heureuse de venir travailler le matin, que les publics puissent passer d’un concert à une pièce de théâtre puis à un atelier, que les artistes puissent proposer ici des formes qu’ils ne tenteraient peut-être pas ailleurs. J’aimerais que cette maison donne envie d’essayer, de prendre des risques et, surtout, qu’on s’y sente bien.


La Maison des Métallos
Soirée d’ouverture de saison le 11 septembre 2026

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