Vous dites vouloir « changer de carrière ». Qu’est-ce que cela signifie réellement ?
Jules Sagot : Oui, c’est excessif de ma part de dire ça. J’ai toujours profondément envie d’être acteur, mais il y a un désir d’aller vers la mise en scène et la réalisation qui prend de plus en plus de place.
En septembre-octobre 2026, je co-mettrai en scène avec Christophe Montenez Dans le ventre des cerveaux aux Célestins et au Théâtre des Bouffes du Nord. Une pièce qui devrait réunir au plateau Emmanuelle Bercot, Sharif Andoura, Jean-Charles Clichet, Ferdinand Niquet Rioux et Léo Fernique.
Avec Christophe Montenez, vous formez un duo à part des Bâtards dorés. Qu’est-ce que cela change ?

Jules Sagot : Les Bâtards dorés, que nous avons fondés en 2013 avec Romain Grard, Lisa Hours et Manuel Severi, continuent d’exister, mais le travail que nous faisons avec Christophe a son identité propre. La création de Et si c’était eux ?, au Vieux-Colombier de la Comédie-Française, fut notre première collaboration commune hors du collectif.
Tous les deux, nous travaillons de façon empirique et anarchique. Nous parlons énormément, l’idée de la veille est souvent abandonnée le lendemain. Le gros du travail au départ est de bâtir une subjectivité à deux. Ce n’est pas seulement « se mettre d’accord ». Notre duo cherche sa personnalité propre et fabrique un auteur et un metteur en scène flottant à mi-chemin entre lui et moi. En cela, en comité réduit, nous poursuivons l’expérience du collectif.
C’est d’abord une expérience de l’altérité. Nous avons fait l’école ensemble, sommes amis dans la vie, connaissons assez finement nos endroits d’accointance et de divergence concernant le théâtre que nous rêvons de faire et mesurons la complémentarité de nos aptitudes.
Par exemple, je crois que j’ai tendance à regarder davantage la structure globale, l’architecture du projet. Christophe, lui, a une conscience très fine de l’effet que les choses que nous mettons en place vont produire sur le public et générer comme énergie dans la salle.
Ce qui nous relie, c’est une vigilance constante à ne jamais être au-dessus de notre sujet. Tous les personnages sont nous. Ou du moins des variations de nous. On se demande toujours : est-ce qu’il y a vraiment Jules et Christophe dans ce personnage ?
Qu’est-ce qui vous attire vers la mise en scène ?
Jules Sagot : C’est mêlé. Pour l’instant, je mets surtout en scène des textes que j’écris ou que je coécris, donc on pourrait dire que c’est une extension de l’écriture. Pourtant, j’ai aussi un vrai désir de monter des classiques. C’est drôle parce que, comme acteur, j’en ai joué beaucoup. En revanche, hormis Namouna d’Alfred de Musset au Théâtre Antoine à Pau, je n’en ai jamais mis en scène. Il y a peut-être une forme d’inhibition.
Depuis l’enfance, ce qui m’intéresse d’abord, ce sont les mots. Le rapport à la langue. Je lis parfois moins pour l’histoire que pour la manière dont c’est écrit. C’est un peu comme quelqu’un qui regarde un tableau figuratif mais qui s’intéresse avant tout à la peinture elle-même, à la matière. C’est ça qui me bouleverse. Je suis donc très impressionné par les auteurs classiques. L’argument de « ça ne raconte rien aujourd’hui » n’en est pas un pour moi. Pour revenir à la peinture, peu m’importe le motif, l’enjeu, c’est « comment c’est peint » ?
Quels auteurs nourrissent cet imaginaire ?

Jules Sagot : Énormément. En ce moment, les écritures du XIXᵉ siècle. Une forme d’imperfection, presque d’élan enfantin. J’ai beaucoup relu Victor Hugo, par exemple. C’est d’une érudition incroyable mais en même temps maladroit, je trouve. L’absence de cynisme aussi. Pas très français… Sa littérature m’est paradoxale : familière et exotique, grande sophistication et pure naïveté. Ces pôles antagonistes créent une vibration et un souffle que j’aimerais tenter de restituer sur scène.
Lorsqu’une mise en scène ou une pièce me déplaît, c’est toujours parce qu’elle est soit trop univoque, trop cynique ou trop soucieuse de son bon goût. En gros, trop consciente d’elle-même. J’aime quand ça tremble encore.
Votre écriture reste pourtant à peine perceptible, presque invisible…
Jules Sagot : Pour Dans le ventre des cerveaux, oui. L’écriture est précise, on refait beaucoup de passes, mais on pourrait croire qu’elle vient du plateau. Quand on avait présenté Et si c’était eux ? à la Comédie-Française, beaucoup de spectateurs pensaient que c’était improvisé. Bien sûr, les acteurs font des ajustements et trouvent des choses en répétition, mais à la fin, on est assez proches du texte initial. Dans notre binôme, le texte et la mise en scène ne doivent pas trop se voir. Toujours dans ce souci « d’écrire pour », « d’être avec » et d’éviter la tentation du surplomb.
En parallèle, j’écris de la poésie de façon plus secrète. Peut-être que je ne la montre pas par pudeur. Peut-être aussi parce qu’elle ouvre des portes vers l’inconscient et des zones inconfortables. Ce n’est pas une discipline apaisée. Il y a la peur de renseigner le monde sur des aspects de ma personnalité qui m’échappent. J’espère qu’un jour je trouverai le courage. Comme un objet biface comportant d’un côté la peur de, il y a de l’autre côté, dans une dimension proportionnelle, le désir de.
La prochaine création avec Christophe Montenez aborde l’écologie.

Jules Sagot : Oui, c’est une gageure parce que ce n’est pas forcément théâtral. Ça peut vite devenir thématique et à message. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas le discours d’experts. Même si, bien sûr, il y en aura. Mais si ce ne sont que des spécialistes parlant d’écologie, autant écouter un podcast.
Par contre, parce qu’elle a à voir avec l’effondrement, la fin d’une civilisation et donc la mort, c’est théâtral. Aujourd’hui, l’écologie redevient taboue. C’est trop angoissant. Nous allons beaucoup passer par la comédie pour tenter d’expier un peu ça et retrouver le courage réclamé par l’avenir annoncé.
C’est difficile de militer pour le vivant, comme le disent certains, puisque militer signifie aussi trahir un modèle appris, et donc les siens. Tenter de générer un changement en combattant les forces inertielles peut apparaître contre nature.
Et puis, au centre, il y a la question très classique de la plupart des œuvres théâtrales : personne ne désire un monde de mort et de malheurs, alors pourquoi, malgré ce désir présent en chacun, est-ce si compliqué ?
Du côté des Bâtards dorés, deux projets sont en cours.
Jules Sagot : Il y a Mataduro, un projet co-créé avec Teatro Mosca, une troupe portugaise. Nous créons et jouons à Lisbonne. Lisa Hours fera la mise en scène, je serai l’auteur, et la distribution sera mixte, franco-portugaise, avec notamment Manuel Severi.
Et puis il y a Le langage du savoir-être et du savoir connaître, écrit et mis en scène par mon frère Luis, diagnostiqué « neuro-atypique » (diagnostic qu’il refuse). Le spectacle sera proche de la performance. Le dispositif occupe une place centrale : pendant vingt minutes, il nous met en scène. Ensuite, nous racontons sa mise en scène pendant une quinzaine de minutes. Puis sa mise en scène reprend, répondant à la nôtre. Le projet touche aux arts plastiques, à la psychanalyse, à des disciplines hybrides, à l’image du collectif et de ses sensibilités éclectiques.
Le cinéma prend de plus en plus de place dans votre travail.

Jules Sagot : Oui. J’ai une petite formation en arts plastiques. Ce qui fait que lorsqu’émerge une envie de création, je me demande quel serait le bon médium. Pour poursuivre le travail avec Luis, et donc sur la place imposée aux gens porteurs de handicap, notre rapport à la norme et la morbidité du formatage que nous subissons tous, j’avais envie de passer par le cinéma.
Ce qui m’intéresse beaucoup, c’est la question du contrat avec le spectateur. Quel pacte établit-on pour légitimer le récit ? Les spectateurs, grands consommateurs de cinéma, en maîtrisent le langage. On peut donc jouer avec les conventions : documentaire, fiction, mensonge, réalité. Ils savent ce qui se fait ou ne se fait pas.
Formellement, la question de la norme peut être interrogée dans la structure même du film. Luis peut passer d’objet d’étude pris dans un récit classique, à acteur, puis créateur de l’écriture du film. Il peut en faire dévier la forme. Au théâtre, c’est commun ; au cinéma, moins.
Une réflexion sur l’abus et le consentement traverse votre travail.
Jules Sagot : C’est un sujet central pour moi. D’ailleurs, c’est aussi pour ça que le cinéma m’attire. Il est en prise directe avec cette problématique. La position du ou de la réalisateur·rice est toute-puissante.
Au théâtre, le comédien garde toujours un pouvoir. Il peut résister, détourner, transformer. Au cinéma, une fois dans la boîte, où l’on ne sait pas sous quelle lumière on est entré, on est monté, coupé, remonté.
La question du consentement se joue à tous les étages, jusqu’au spectateur : comment créer une salle réellement consentante ? Comment faire en sorte que les gens acceptent de se perdre, mais consciemment ?
J’ai un rapport mystique à la création, et le consentement me semble une des conditions de base pour qu’une salle entière puisse devenir un corps et une énergie commune.
Quelles rencontres ont nourri cette pensée ?

Jules Sagot : D’abord le conservatoire du 5e arrondissement et un professeur, Bruno Wacrenier. Sa pédagogie, inspirée par Vitez, reposait beaucoup sur les initiatives des élèves. Le groupe et l’écoute de l’autre étaient au centre. Je me suis senti transporté lors de grands exercices collectifs. J’y ai découvert des moments de possession et de transe.
Ensuite, dans le rapport au texte, je dirais Éric Vigner. J’ai travaillé avec lui sur de nombreux projets et il parvient à provoquer des moments où le texte me fait jouer. Je retrouve ce plaisir de lecteur, où il m’envahit, devenant presque abstrait, et me contamine.
J’ai passé des moments de ma vie au Mexique. La culture de là-bas affirme que nous sommes beaucoup plus vastes que la dimension dont nous nous contentons. Comme je le disais, toute ma recherche est peut-être là : comment provoquer cette immensité ?
Au printemps, Les Frères Sagot reprennent la route.
Jules Sagot : On joue en mars à Poitiers, puis à Bordeaux, à Metz, et au Globe Theatre dans un projet produit par le TnBA.
Les Frères Sagot de Jules Sagot
vu en mai 2022 dans le cadre de La Ruche #2 au TnBA
durée 1h environ
Tournée
16 & 17 mars 2026 au Méta dans le cadre des rencontres de Printemps, Poitiers
19 mars 2026 à la Mégisserie, St Junien
26 & 27 mars 2026 au Théâtre du Cloître, Bellac
31 mars au 2 avril 2026 au Théâtre de l’Union, Limoges
Mise en scène de Jules Sagot
Collaboration à la mise en scène Alba Gaïa Bellugi, Manuel Severi
avec Luis Sagot et Jules Sagot
Création son de John Kaced
Création lumière de Marine Le Vey
Régie générale de Alexandre Hulak