Molière vient juste d’épouser Armande Béjart, de vingt ans sa cadette, qu’il a élevée comme sa fille, lorsqu’il écrit L’École des femmes. Dans cette pièce, Arnolphe, pour seul moyen de se protéger du cocufiage, adopte une fillette et la fait élever par des religieuses afin de la tenir retirée du monde dans l’ignorance la plus absolue. Devenue apte au mariage, il l’enferme dans une maison mitoyenne à la sienne, lui interdisant tout contact avec l’extérieur. Mais le jeune Horace passe par là et rien ne se passe comme prévu.
L’emprise

Avec ces deux maisons, Molière définit tout de suite la complexité de son personnage. Celle d’Arnolphe se résume à une pièce, la salle de contrôle où, sur des écrans géants, il peut suivre tous les faits et gestes de sa captive, enfermée dans une cage de verre. Le couple de serviteurs est remplacé par deux vigiles (impayables Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer). Le parti pris de Frédérique Lazarini est très net. Évidemment, la référence à Natascha Kampusch saute à l’esprit. Victime du Syndrome de l’oiseau, Agnès, isolée du monde extérieur, ne connaît pas d’autres repères mais rêve de liberté.
Le petit chat est mort…
Arnolphe est un être double comme nombre de pervers. Pour certains, il est un homme bon et respectable à qui on peut se confier. C’est le piège dans lequel Horace tombe, lui racontant alors son amour pour Agnès. Mais en réalité, c’est un homme tourmenté, pris dans la spirale de sa folie perverse. Quand Arnolphe annonce l’âge qu’avait Agnès lorsqu’il l’a choisie pour pupille, quatre ans, la salle frémit d’effroi.
Arnolphe aime avec sa tête, Horace avec son cœur, Agnès avec émoi
Donner corps à cet être à double identité, aussi attachant que détestable, demande une virtuosité que Cédric Colas possède absolument. Passant du registre comique à la noirceur dramatique, son jeu impressionne. La chute de ce pauvre clown pris à son propre piège est délectable. Sara Montpetit, jeune comédienne québécoise talentueuse, évoque une Agnès faite de chair et de sang. Ça bouillonne dans le corps de cette jeune adolescente. Tout son être est tendu vers ce beau jeune homme qui a su lui parler et l’écouter. Dans un registre très romantique, Hugo Givort séduit par sa prestance et sa détermination.

Entourée de son équipe technique (scénographie, vidéo, costumes) et de sa formidable troupe qui l’accompagne depuis des années, la mise en scène de Frédérique Lazarini est d’une grande et belle qualité. Comme elle l’avait fait avec Le Cid de Corneille, la metteuse en scène a condensé la pièce sans la trahir. Le texte résonne dans toute son ambiguïté. Et la morale voulue par Molière, symbolisée par le personnage de Chrysalde (Guillaume Veyre impeccable), éclate dans toute sa splendeur. Si Agnès n’a pas eu accès à la culture, elle n’en est pas plus sotte. L’école de la vie instruit les femmes et les rend bien plus savantes que la plupart des hommes…
L’École des femmes de Molière
Artistic Athévains – Paris
Du 23 février au 3 mai 2026
Durée 1h35.
Adaptation, dramaturgie et mise en scène Frédérique Lazarini
assistée de Lydia Nicaud
Avec Cédric Colas, Sara Montpetit, Hugo Givort, Guillaume Veyre, Emmanuelle Galabru, Alain Cerrer et la voix de Michel Ouimet.
Scénographie et lumière François Cabanat
assisté de Tom Peyrony et Grégory Lechat
Costumes Dominique Bourde et Isabelle Pasquier
Musique et sonFrançois Peyrony
Vidéo Hugo Givort.