© Todd MacDonald

In the brain : Les corps pulsatifs et tectoniques de Hofesh Shechter

Avec cette nouvelle création pour le Shechter II, version augmentée de Cave, pièce créée en 2022 pour la Martha Graham Company, le chorégraphe israélien, co-directeur de l'Agora de Montpellier, poursuit son exploration de la transe jusqu'à une forme d'incandescence absolue.
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Un vrombissement sourd, comme ouaté dans un liquide en mouvement, envahit l’espace. Au plateau, une image spectrale affleure dans la pénombre. Elle frémit à peine, comme travaillée par un flux interne, un glissement organique qui évoque la circulation du sang. Huit corps se dessinent, indistincts d’abord, comme des cellules dérivant dans une matière fluide, presque visqueuse. Ils oscillent, s’agrègent, se séparent, portés par une pulsation profonde.

La lumière ciselée de Tom Visser maintient une pénombre teintée de couleurs sombres qui invite à plonger dans une anatomie collective. Peu à peu, les silhouettes semblent s’extraire de cette matrice organique, les gestes s’affirment, la musique gonfle, et soudain les corps explosent, projetant dans l’espace une énergie brute, irrépressible.

Une jeunesse en état de feu
© Todd MacDonald

Ils sont huit et ont entre 18 et 25 ans. Sélectionnés avec une exigence redoutable, les interprètes du Shechter II embrasent le plateau avec un engagement total. Tous virtuoses, ils ne laissent jamais percevoir l’effort ni la complexité, mais donnent plutôt le sentiment de brûler. Leur maîtrise et leur technicité impressionnent, mais elles ne figent rien. Elles deviennrnt au contraire le socle d’un abandon, d’un lâcher-prise qui fait trembler chaque geste.

Au cœur de cette fresque dansée, les corps parviennent à exister pleinement, individuellement, tout en s’inscrivant dans un même élan collectif. Hofesh Shechter orchestre ce paradoxe avec une précision redoutable. Les corps avancent souvent comme un seul organisme, compact, presque tellurique, avant de se fragmenter en éclats singuliers. Chacun surgit alors avec sa couleur, son histoire, son énergie propre, puis se fond à nouveau dans le groupe. Cette circulation constante entre l’unisson et la discordance donne à la pièce une respiration singulière, une dynamique qui ne cesse de se réinventer.

La grammaire de Shechter, immédiatement reconnaissable, irrigue chaque mouvement, chaque enchaînement, chaque bascule d’énergie. On retrouve ce qui fait l’efficacité redoutable de son écriture, sa marque de fabrique, cette manière de faire naître la secousse depuis l’intérieur du corps. Mais ici, elle semble comme régénérée par ces huit danseuses et danseurs récemment recrutés. Leur jeunesse, loin de lisser la signature du chorégraphe, la ravive, la déplace, lui offre une fraîcheur nouvelle, une intensité sidérante.

Le théâtre comme rave organique
© Tom Visser

La bande-son, composée comme toujours par le chorégraphe lui-même, agit comme une matrice. Elle vibre, gronde, pulse, traverse les corps et les transforme. Entre nappes sourdes et déflagrations rythmiques, elle impose un état plus qu’un tempo. Les performeuses et performeurs ne suivent pas la musique, ils semblent en être l’émanation directe. Chaque secousse, chaque suspension, chaque accélération trouve son prolongement dans une chair qui absorbe et restitue le son.

Très vite, le plateau bascule dans une forme de célébration ritualisée. Entre les tableaux, Hofesh Schechter s’empare aussi, non sans malice, de certains codes du hip-hop qu’il déplace vers une danse plus viscérale, plus terrienne, presque villageoise dans son énergie de rassemblement. Il met en place des battles, mais débarrassées de toute démonstration codifiée, où le corps, sans règle apparente, se meut dans tous les sens et laisse jaillir sans limite la joie de danser, d’être ensemble, de se mesurer aux autres pour mieux se dépasser.

Dans ces moments, quelque chose déborde franchement du cadre chorégraphique. Le groupe s’y affirme comme une force en fusion, une communauté éphémère qui puise dans l’élan collectif de quoi s’offrir tout entière, jusqu’à l’épuisement. Les jambes frappent le sol, les torses se vrillent, les bras cisaillent l’air. La gestuelle, à la fois nerveuse et charnelle, déploie une physicalité ondulante, faite de glissés, de bonds, de ruptures. Les rythmes se brisent, repartent, s’intensifient jusqu’à frôler l’extase.

Le théâtre devient alors un espace de fête, un lieu où le monde extérieur s’efface pour laisser place à une communauté soudée par la pulsation, le désir d’être ensemble et celui d’inventer, l’espace d’une soirée, un nouveau culte, un nouveau cérémonial.

Tableaux en clair-obscur

Dans cette matière en mouvement permanent, les images surgissent avec une puissance picturale saisissante. Les costumes amples, les drapés, les tissus qui flottent et se plissent prolongent les corps et en amplifient les lignes. Les danseuses comme les danseurs jouent de ces volumes, créant des silhouettes mouvantes qui rappellent certaines toiles du Caravage. Les contrastes de lumière sculptent les corps, avalent le plus souvent les visages, creusent les reliefs et libèrent une fureur de vivre qui traverse autant la peinture que la danse.

Chaque séquence compose ainsi une fresque vivante. Les corps se figent un instant dans une posture, puis se désagrègent, recomposent un autre tableau. Une rage de vivre traverse ces images, une nécessité presque vitale d’habiter pleinement l’instant.

Une transe politique
© Todd MacDonald

Sous l’abstraction apparente, quelque chose résiste. Une manière de dire le collectif comme force, comme refuge, comme réponse. Les identités se diluent dans le mouvement, mais sans pour autant disparaître. Elles circulent, se contaminent, se renforcent. La pièce donne à voir un groupe qui se constitue et se reconstitue sans cesse, comme pour résister à l’éclatement du monde.

Tout converge vers cette idée d’un corps traversé, ouvert, disponible à ce qui le dépasse. En poussant la transe jusqu’à ses limites, Hofesh Shechter ne cherche pas l’effet. Il touche à un état. Et dans cet état, le spectateur se retrouve happé, embarqué malgré lui dans une expérience physique, presque viscérale.


In the brain d’Hofesh Shechter
Théâtre de la Ville – Théâtre des Abbesses
1er au 25 avril 2026
durée 55 min 

Tournée
11 mai 2026 au Riley Theatre, Leeds (Royaume-Uni)
15 mai 2026 au Teatro Municipale Valli, Reggio Emilia RE (Italie)
17 mai 2026 au Teatro Comunale, Venise (Italie)
20 au 22 mai 2026 aux Scènes du Golfe / Théâtres Vannes Arradon
27 au 30 mai 2026 à l’HOME, Manchester (Royaume-Uni)
6 et 7 juin 2026 à la  Scène nationale de Bourg-en-Bresse
12 et 13 juin 2026 au York Theatre Royal (Royaume-Uni)
24 juin 2026 à l’Amphi d’O au domaine d’O dans le cadre du Festival Montpellier Danse
15 juillet 2026 à  Vaison Danses, Vaison-la-Romaine
22 au 25 juillet 2026 au Queen Elizabeth Hall, Southbank Centre, Londres (Royaume-Uni)

Chorégraphie et musique d’Hofesh Shechter
Lumières de 
Tom VisserAvec les danseurs de Shechter II – Matilde Agostinone, Nagga Baldina, Teige Bisnought, Skiye Edmond, Federica Fantuzzi, Woojin Kwon, Armand Lassus, Ella Roberts
Costumes d’Osnat Kelner

Bande-annonce de In the brain d’Hofesh Schechter © Théâtre de la Ville

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