Tout commence comme une soirée ordinaire. Un bar est reconstitué sur scène, des tables installées au plateau, la circulation devient libre, chacun tient une bière ou un soda à la main. À cour, un comptoir scintille ; à jardin, une estrade attend les volontaires. Le public devient peu à peu participant. Chacun choisit une chanson, hésite, puis se lance. Niagara, Amy Winehouse, Katy Perry… les tubes défilent comme autant de fragments de vie. Les voix tremblent parfois, se cherchent, déraillent, mais chantent toujours avec sincérité. Très vite, le rouge aux joues monte, la timidité cède et la gêne n’est plus qu’un lointain souvenir. Quelque chose se partage.
De la fête à la faille

Cinq figures, reconnaissables à leurs costumes irisés, glissent dans cet espace mouvant. Habib Ben Tanfous et ses complices – Adeola Slayers, Élise Ludinard, Ludovico Palladini, Thi-Mai Nguyen – orchestrent la performance, en façonnent les contours et en règlent les dynamiques. Ils accompagnent, relancent, rassurent. La fête s’installe, immersive, joyeuse, presque euphorique. Le public circule, rit, certains dansent, d’autres observent. Le spectacle se fabrique à vue, au milieu de tous.
Mais, imperceptiblement, quelque chose déraille. Une chanson se prolonge trop longtemps, un geste se fige, une voix se brise. Le vernis de la légèreté craque. Sous la performance affleure une autre scène, celle de corps qui doutent, cherchent à exister, à être regardés. Les artistes prennent alors le relais, seuls ou ensemble, et le mouvement supplante les mots. Les corps se tendent, s’abandonnent, se rapprochent. Tendresse et malaise cohabitent, comme si danser permettait de dire ce que chanter ne parvient plus à contenir. Parfois, le choix de la chanson, et ce qu’il dit du chanteur ou de la chanteuse amateur, l’emporte sur la mélodie elle-même.
Chanter pour être vu
Orchestre vide – traduction du mot japonais karaoké – pourrait n’être qu’une reconstitution ludique. Mais Habib Ben Tanfous dépasse le dispositif pour en faire un terrain d’observation sensible. Le karaoké devient un révélateur du désir d’expression, du besoin de reconnaissance, d’une tentative fragile de se raconter. Chacun, en s’exposant, joue avec ses propres limites. Les spectateurs-participants ne restent jamais tout à fait à distance.
Les chansons continuent de résonner, portées par des voix mêlées. Certains s’emparent de la piste, d’autres restent en retrait, mais tous participent à cette communauté éphémère. Certaines séquences glissent vers une danse plus construite, comme un écho discret aux grandes figures du théâtre dansé. Le jeu de chaises, notamment, évoque au loin Pina Bausch (artiste de référence pour le jeune porteur de projet). Puis le spectacle s’amuse des faux dénouements, des fins avortées, de cette impossibilité à quitter vraiment la fête.
Le miroir sous les paillettes

À mesure que la soirée avance, les masques tombent. L’euphorie, le groupe, la musique autorisent un lâcher-prise. Les corps se donnent à voir, parfois maladroitement, parfois avec grâce. Ce qui se joue dépasse le simple divertissement, révèle une manière d’être au monde, même fugace, même artificielle.
Dans cette oscillation entre exubérance et fragilité, Orchestre vide, longing for you touche juste, d’autant plus lorsqu’il se découvre en groupe. Sous les lumières roses et les refrains populaires, le spectacle raconte autant les chanteurs d’un soir que celles et ceux qui les regardent. Il rappelle, sans insister, qu’un micro tendu suffit parfois à faire surgir quelque chose de profondément intime.
Envoyé spécial à Bruxelles
Orchestre vide, longing for you de Habib Ben Tanfous
Théâtre Varia – Bruxelles
Du 16 au 24 avril 2026
Durée 1h10
Tournée
13, 20 & 27 mai 2026 dans sa forme satellite au Bar du Théâtre les Tanneurs / Kunstenfestivaldesarts (Bruxelles, BE)
15 et 16 mai 2026 aux Écuries Charleroi danse (Charleroi, BE)
13 juin 2026 à l’Atelier de Paris / June Events (Paris, FR)
4 et 5 juillet 2026 au Festival de la Cité (Lausanne, CH)
8 et 9 juillet 2026 aux SUBS (Lyon, FR)
Co-écriture de plateau et interprétation – Habib Ben Tanfous, Adeola Slayers, Elise Ludinard, Ludovico Palladini, Thi-Mai Nguyen
Chorégraphie, conception, mise en scène de Habib Ben Tanfous
Collaboration artistique d’Elisa Firouzfar
Lumière d’Aurore Leduc
Création sonore de Theo Rota
Écriture et dramaturgie de Hanna El Fakir
Regard dramaturgique – Adeline Rosenstein
Regard Chorégraphique – Manon Santkin
Scénographie de Micha Morasse
Arrangement et travail vocal de Julie Rens
Création vidéo de Dimitri Petrovic
Création costumes d’Amandine Laval
Réalisation costumes – l’Atelier Costumes du Théâtre Varia – Fabienne Damiean et Clovis Brenez