Les tyrannies florentines du XVIe siècle ont-elles quelque chose à nous dire de la montée de l’extrême droite, aujourd’hui, en France ? C’est la conviction du metteur en scène David Bobée, qui, marqué par l’absence de mobilisation collective contre l’arrivée possible du Rassemblement national au pouvoir avec les élections législatives de juin 2024, signe pour nous alerter une audacieuse adaptation de Lorenzaccio, dans laquelle la fable quasi shakespearienne tend un miroir peu flatteur à notre impuissance politique bien contemporaine.

Pourtant, à priori, le lien entre les deux époques est ténu : il l’est d’autant plus que l’intrigue, imaginée entre deux révolutions avortées par la républicaine (et peu optimiste) George Sand dans Une Conspiration en 1537 (1831), puis étoffée ensuite par son amant Alfred de Musset (Lorenzaccio, 1834), est truffée de sous-intrigues et rebondissements entre riches familles patriciennes. Tout cela mis bout à bout rappelle plus volontiers la saga Game of Thrones, que la démocratie française.
L’intrigue est si dense que l’on s’y perd parfois, dans ce spectacle de trois heures vingt – entracte compris -, pourtant déjà raccourci par rapport à la version originale qui s’étale sur sept heures. En cause, sans doute, un texte de Musset qui n’a jamais été écrit pour la scène. Traumatisé par l’échec sur les planches de sa Nuit Vénitienne (1830), le poète prévoyait pour son Lorenzaccio, ses soixante personnages et ses quarante-sept décors, une « lecture dans un fauteuil », plutôt qu’une adaptation au théâtre.
Une épopée somptueuse

De ces contre-indications initiales, David Bobée tire un spectacle visuellement somptueux. À commencer par ce plateau nu, poussiéreux et bétonné, sur lequel sont réagencées à chaque scène des colonnes en tout genre, allant du corinthien au brutalisme pur, au bord de l’effondrement. Belle image, et belle métaphore, que ces fondations sur le point de s’affaisser. Sur ce décor quasi apocalyptique sont, à intervalles réguliers, projetées des vidéos de révoltes – Gilets jaunes ? Réforme des retraites ? – réprimées par des CRS. Le constat paraît sans appel : dans ce Lorenzaccio, les drames politiques, du seizième siècle jusqu’à aujourd’hui, se suivent et se ressemblent. Et le drame du jeune Lorenzo de Médicis (Félix Back, irradiant) s’inscrit dans cette tragique lignée.
Le reste de l’intrigue est bien connu des étudiants et des amateurs de théâtre : Alexandre de Médicis (Mexianu Medenou, formidable dans ce rôle de grand méchant) règne en tyran sur Florence. Son cousin, Lorenzo, se fait passer pour son allié, lui valant le mépris de son surnom. Face à l’apathie des autres familles patriciennes, qui n’agissent pas contre le tyran de peur de perdre leurs privilèges, Lorenzaccio décide d’agir seul et d’assassiner Alexandre.
L’utopie sur scène

Si l’intrigue cavalière et très nihiliste laisse pantois et invite difficilement à la mobilisation générale — face au mal, peuple et élites sont impuissants et les gestes de bravoure individuels ne résolvent rien —, c’est dans sa mise en œuvre que ce Lorenzaccio nous offre les plus belles perspectives d’avenir. Notamment par la diversité de sa formidable distribution, voulue » à l’image de notre population « , où des interprètes racisé·es côtoient le comédien sourd Jules Turlet, qui incarne le patricien Pierre Strozzi, dont les répliques en langue des signes apportent un relief saisissant au spectacle.
En cela, David Bobée parvient à montrer la voie, et rappelle que le théâtre — comme la démocratie ? — est l’affaire de toutes et tous. Quant à la politique, il n’appartient qu’à ceux qui le veulent de se mobiliser pour éviter que la triste prophétie de Lorenzaccio ne devienne réalité.
Envoyée spéciale à Lille
Lorenzaccio, d’après George Sand et Alfred de Musset
Théâtre du Nord – Lille
Du 19 mai au 5 juin 2026
Durée : 3h20.
Tournée
18 au 20 novembre 2026 pour Points Communs – Scène nationale Cergy-Pointoise (95)
25 et 26 novembre 2026 à la Maison de la Culture de Bourges – Scène nationale (18)
1er décembre 2026 à L’Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux (36)
4 et 5 décembre 2026 au Carré, Saint-Maxime (83)
8 et 9 décembre 2026 à La Filature – Scène nationale de Mulhouse (68)
16 et 17 décembre 2026 au Volcan – Scène nationale du Havre (76)
6 au 8 janvier 2027 au Théâtre de Caen (14)
14 et 15 janvier 2027 au Théâtre de Beauvais – Scène nationale (60)
20 et 21 janvier 2027 au Phénix – Scène nationale de Valenciennes (59)
27 et 28 janvier 2027 à la Maison de la Culture d’Amiens (80)
2 au 4 février 2027 au Tandem – Scène nationale d’Arras – Douai (59)
10 et 11 février 2027 à Les Quinconces & l’Espal – Scène nationale du Mans (72)
4 et 5 mars 2027 à La Scène nationale Carré-Colonnes, Saint-Médard en Jalles (33)
16 mars au 10 avril 2027 au Théâtre Public de Montreuil – CDN (93)
4 et 5 mai 2027 au Théâtre de Cornouaille – Scène nationale de Quimper (29)
20 et 21 mai 2027 aux Salins, Scène nationale de Martigues (13)
Adaptation et mise en scène David Bobée
Avec Félix Back, Greg Germain, Mexianu Medenou, Catherine Dewitt, Djamil Mohamed, Jade Crespy, Jules Turlet, Ambre Germain-Cartron, Grégori Miège, Yassim Aït Abdelmalek, Miya Péchillon, Nicolas Moumbounou, Arnaud Chéron
Scénographie David Bobée et Léa Jézéquel
Lumière Stéphane Babi Aubert assisté de Léo Courpotin
Pupitrage et assistanat lumière Léo Courpotin
Vidéo et fresques Wojtek Doroszuk assisté de Fanny Derrier
Musique Jean-Noël Françoise
Chants Nicolas Moumbounou
Costumes Samuel Bobée, Mayuko Tsukiji
Assistanat à la mise en scène Sophie Colleu
Conseiller littéraire Sylvain Ledda
Chorégraphie de combats Karim Hocini
Spatialisation sonore Marvin Jean
Construction décor et réalisation des costumes Ateliers du Théâtre du Nord