Quand avez-vous participé à votre premier festival ?
Léo Cohen-Paperman : En 2005, j’avais 15-16 ans, pour présenter ma première mise en scène de Novecento : pianiste. Un spectacle que j’avais fait avec Lazare Herson-Macarel, Clovis Fouin… des comédiens avec lesquels je travaille toujours et qui vont être avec moi cet été. On fêtera nos 21 ans de théâtre ensemble ! Je crois à la longévité, à la force de ces relations d’amitié et de travail.
Que signifie pour vous le festival ?

Léo Cohen-Paperman : C’est « le » rendez-vous du théâtre. Il continue de m’exciter et de me faire rêver. C’est l’endroit de la découverte, du plaisir, des polémiques. C’est la bataille d’Hernani tous les ans ! J’y ai vécu mes premières émotions en tant que spectateur et mes moments de feu en tant qu’artiste, que ce soit dans le In ou dans le Off ! En même temps, j’y retourne aussi dans une optique plus professionnelle. Comme ce sont des investissements très lourds, il faut impérativement réussir – c’est-à-dire, dans notre cas remplir les salles et vendre les spectacles. De manière très terre à terre, c’est aussi ça Avignon, du commerce. De la pensée, du plaisir et du commerce.
Venir avec un classique, comme Le Tartuffe, cela signifie aussi quelque chose ?
Léo Cohen-Paperman : La particularité de ce spectacle est que nous l’avons créé dans le In en 2021. Je suis très fier de le défendre. Un paradoxe excitant : nous le jouons en costume d’époque et en alexandrins, mais je crois que c’est mon spectacle le plus punk. Il existe un nouvel académisme qui veut que l’on « contemporanéise » tout, que l’on adapte tout. Ici, j’ai voulu faire le contraire. Faire revivre le XVIIe siècle — ou plutôt une version rêvée.

Dans le monde du Tartuffe, les gens sont terrifiés par la damnation et obsédés par le salut de leur âme. Si on peut évidemment tracer des ponts avec notre époque – nous aussi, nous avons peur de voir notre monde, nos mondes, disparaître – il faut avouer qu’on ne se demande pas avec terreur tous les matins comment on va racheter ses fautes. Or, l’inconscient dans lequel baigne la pièce et qui participe de la comédie, c’est bien cette peur-là. Au-delà de ça, ce sont des gens qui s’habillaient autrement, qui avaient des corps différents d’aujourd’hui – en tout cas c’est comme ça que je le rêve. Nous faisons le pari avec Le Tartuffe que ce monde du XVIIe siècle, de par son inactualité, nous parviendra avec une force à nulle autre pareille.
Pour Molière, Le Tartuffe était une comédie…
Léo Cohen-Paperman : Au Nouveau Théâtre Populaire, nous défendons un théâtre du plaisir. Donc oui, c’est une comédie qui s’assume comme telle, mais c’est très dur à faire. Il faut parvenir à une lecture personnelle tout en restant efficace. Ça va très vite, il y a des ruptures, des corps qui chancellent, des personnages et des silhouettes très marqués. Le théâtre populaire, c’est un théâtre du plaisir. Ce que disait déjà Shakespeare, Molière, Brecht… Je pense qu’il est important de s’inscrire dans cette tradition-là aujourd’hui, de penser un spectacle comme quelque chose qu’on peut désirer après une journée de travail.
La Scala programme chaque année à Avignon un classique. Est-ce pour permettre aux spectateurs de revisiter des pièces du répertoire qui sont moins représentées ?
Léo Cohen-Paperman : C’est un sujet politique essentiel. Il n’y a qu’à regarder les programmations du Festival Impatience ces quinze dernières années, il n’y a presque pas de classique. Combien d’artistes émergents s’occupent du répertoire ? Assez peu. Trop peu ? Avec le Nouveau Théâtre Populaire, nous sommes quasiment les seuls de notre génération à travailler les classiques. Si j’en crois mes aînés dans les années 1990, on pouvait aller voir un Shakespeare à Aubervilliers, un Molière à la Courneuve etc. Aujourd’hui, c’est un peu moins le cas. Or, ces grands auteurs — bien entendu revisités, retravaillés avec le regard d’artistes d’aujourd’hui — sont aussi des points de repère pour les spectateurs.
En parlant de passation, vous vous êtes attelés à cette grande saga autour des huit présidents de la Ve République. Une des particularités de cette série théâtrale est que chaque spectacle à sa marque de fabrique, représentative de la diversité des formes théâtrales, du boulevard au stand-up, en passant par la mise en abîme…

Léo Cohen-Paperman : Pour moi, le travail sur le répertoire et la série Huit rois (nos présidents) se rejoignent en un même désir de théâtre populaire. Et pour créer du théâtre populaire, je suis convaincu qu’il faut travailler avec les repères des gens. Ils voient bien que ce Tartuffe, c’est un Molière en costume d’époque, « mais » présenté en bi-frontal. Dans Sarkhollande, ils comprennent que c’est un stand-up, « mais » avec Nicolas Sarkozy, que c’est du clown, « mais » avec Hollande. Que Chirac, c’est Chirac « mais » dans une comédie onirique. Il y a un travail avec des repères populaires, qu’ils soient historiques, littéraires ou formels. Cela me semble très important que les spectateurs aient confiance, aient envie de venir après une journée de travail. Que le théâtre reste une promesse de plaisir.
Comment vous est venu ce désir d’aborder les présidents de la cinquième République ? Pour porter une réflexion sur notre époque ?
Léo Cohen-Paperman : Au départ, il y a quelque chose de plus intime… Mon père était journaliste politique. Il est mort, il y a douze ans. C’était une manière de perpétuer un dialogue avec lui. L’autre chose est à relier avec le désir du théâtre populaire. En 2015, j’avais créé un spectacle avec le Nouveau Théâtre Populaire qui s’appelait Le jour de Gloire est arrivé. En deux heures nous abordions tous les présidents, de De Gaulle à Hollande. Nous avons joué ce spectacle cinq fois pour notre festival à Fontaine-Guérin. J’ai constaté que représenter ces personnages-là avait créé quelque chose dans le rapport au public de complètement électrique, fou.
Comme à l’époque des grandes messes télévisuelles avec le feuilleton du soir, vous proposez des rendez-vous…
Léo Cohen-Paperman : Le public nous a repérés comme les gens qui font la série. J’aime l’idée de construire un rapport avec le public à travers une œuvre qui avance, qui se renouvelle, qui continue, j’espère, de surprendre, qui bouscule aussi parfois. On le voit en tournée, dans les lieux qui accueillent les épisodes, les spectateurs prennent des places pour le spectacle les uns après les autres. Et souvent, ils viennent me voir et me disent ce qu’ils pensent par rapport à Hollande, à Giscard… Cela engage et suscite des discussions, des souvenirs communs et cela met complètement en œuvre l’idée que le théâtre, cela sert aussi à cela.

Et puis, faire un spectacle sur Mitterrand, c’est faire un spectacle sur nos parents. Sur Giscard, c’est faire un spectacle un peu sur nos parents et un peu sur nos grands-parents. Un spectacle sur Chirac, c’est faire un spectacle sur notre enfance dans les années 1990 — la promesse de paix et de prospérité après la chute du mur. Sarkozy-Hollande, c’était l’époque de notre jeunesse – et le retour du sang dans l’Histoire. Chaque spectacle est indépendant et peut être vu dans n’importe quel ordre. Il fallait arriver à ce que quelqu’un qui n’a jamais vu la série puisse voir un spectacle. En tout cas je suis ravi de voir l’enthousiasme du public et des professionnels pour la série !
Quand verrons-nous les deux derniers épisodes ?
Léo Cohen Paperman : La thérapie d’Emmanuel Macron est pour novembre 2026 à Toulon. La chanson de Charles et Le film de Georges, sur De Gaulle et Pompidou prendront respectivement la forme d’un opéra pour De Gaulle et d’un film sur Pompidou. Tout est prévu au plus tôt pour 2028. Parce qu’il s’agit de formes plus exigeantes sur le plan technique et donc plus chères que les autres. Il faut prendre le temps d’écrire, de construire et de produire. En attendant, à la rentrée, on installe les Présidents existants, tous les dimanches, en alternance, à la Pépinière. Et ça, c’est déjà un beau rendez-vous pour l’année d’élection qui s’annonce !
Le Tartuffe de Molière
La scala Provence – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h50.
Un spectacle du Nouveau Théâtre Populaire
Mise en scène : Léo Cohen-Paperman
Avec : Pauline Bolcatto, Julien Campani, Philippe Canales, Emilien Diard-Detœuf, Joseph Fourez en alternance avec Charlotte Van Bervesselès, Elsa Grzeszczak, Eric Herson-Macarel, Lazare Herson-Macarel en alternance avec Loïc Riewer, Frédéric Jessua, Julien Romelard en alternance avec Apolline Tallieu, Claire Sermonne et Mathurin Voltz.
Scénographique : Anne-Sophie Grac
Collaboration scénographie et accessoires : Pierre Lebon
Lumière : Thomas Chrétien
Création sonore : Lucas Lelièvre assisté de Baudouin Rencurel
Costumes : Zoé Lenglare et Manon Naudet
Maquillage et coiffure : Pauline Bry-Martin
Régie générale : Marco Benigno assisté de Thomas Chrétien.
Régie plateau, lumière et son : Thomas Chrétien en alternance avec Théo le Menthéour
Habillage : Claire Eudier
Collaboration artistique : Lola Lucas.
La vie et la mort de Jacques Chirac, roi des Français, texte et mise en scène Léo Cohen-Paperman
Spectacle vu en septembre 2024 au Théâtre du Petit Saint-Martin – Paris
Théâtre du Train Bleu – Festival Off Avignon
Du 4 au 22 juillet à 16h05
Durée 1h30.
Co-écrit par Julien Campani
Avec Julien Campani et Clovis Fouin ou Mathieu Metral
Lumière de Pablo Roy et Léa Maris
Création sonore de Lucas Lelièvre
Scénographie d’Henri Leutner
Costumes de Manon Naudet
Maquillage de Djiola Méhée
Assistante mise en scène Gaia Singer.
Sarkhollande (comédie identitaire) de Léo Cohen-Paperman
Spectacle vu en juin 2026 au Théâtre 13 / Bibliothèque – Paris
Théâtre du Train Bleu – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h40.
Texte de Julien Campani, Léo Cohen-Paperman et Clovis Fouin
Mise en scène de Léo Cohen-Paperman
Collaboration à la mise en scène – Esther Moreira
Collaboration artistique (clown de F. Hollande) – Valentin Boraud, Julien Campani
Avec Valentin Boraud, Clovis Fouin et Ada Harb
Scénographie d’Anne-Sophie Grac
Costumes de Manon Naudet
Maquillage et coiffures de Pauline Bry
Lumières : Léa Maris
Création sonore : Lucas Lelièvre
Régie générale : Thomas Mousseau-Fernandez, régie lumière – Zélie Carasco.



