© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Vive le sujet ! : Zoé Lakhnati et Nicole Genovese au singulier pluriel

Chaque année, le Jardin de la Vierge du lycée Saint-Joseph ouvre ses portes au Festival d’Avignon et à la SACD, devenant un lieu d’expérimentation artistique à ciel ouvert. Dans ce premier programme, les deux artistes invitées optent pour deux formes radicalement différentes, reliées toutefois par un certain goût de l'absurde.
11 juillet 2026
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Vêtue de noir de la tête aux chevilles, une veste aux très larges épaulettes recouvrant son torse, Zoé Lakhnati apparaît, faussement discrète. La représentation n’a pas encore commencé. Lunettes de soleil plaquées sur le visage, la posture droite des personnes inflexibles, elle semble tout droit sortie d’un film à la Matrix ou Men in black. Derrière ses verres fumés, elle observe ce qui l’entoure, impassible. Agent de sécurité version science fiction, sa présence précède le spectacle même. Un doigt sur la tempe pour établir la connexion avec un quelconque centre de contrôle suggérera bien vite qu’elle est venue protéger quelqu’un.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Une fois la place sûre, la précieuse silhouette fait son entrée. Un long tissu d’un bleu profond lui entoure le visage en guise de voile et traîne quelques mètres derrière ses pas, comme pour effacer leurs traces. L’image fait de toute évidence référence à l’iconographie catholique, le décalage en plus. Claudia Atletica, culturiste, est Claudia the Virgin, incarnation en chair et en muscles de la Vierge dont la statue trône déjà là, dans les pierres avignonnaises. La figure religieuse convoquée ne tient qu’un temps, tout juste ce qu’il faut pour donner au personnage l’aura et l’importance nécessaires à la dramaturgie.

Rencontre et déséquilibre

C’est en effet ce rapport d’ascendance qui tient lieu de point de départ. De son piédestal symbolique entouré de trophées et de dorures, la stature de Claudia Atletica impressionne et s’impose dans l’espace. À ses côtés, les frêles épaules désormais dénudées de Zoé Lakhnati la placent d’office en subalterne, au service de. Par leur seule présence, les corps racontent une histoire sans mot, de celles qui se nourrissent de la distance nécessaire aux icônes pour briller. Mais ce qui intéresse la chorégraphe, c’est précisément d’aller travailler cette relation comme un point de bascule possible. Dans un rapprochement progressif se développe alors un pas de deux qui cherche sa stabilité dans le déséquilibre.

Les deux corps se mettent peu à peu en contact, brouillant les frontières invisibles qui sont censées les tenir à l’écart l’un de l’autre. Une rencontre s’opère dans la découverte et l’hésitation. Puis une relation s’établit, entre fusions et distances, et s’apprête à inverser lentement les rapports de force. Dans cet échange qui mène inexorablement à l’harmonie en fin de représentation, les deux interprètes parviennent à laisser une belle place à leurs individualités, sans souffrir de l’inégalité visible de leur duo.

La théorie des cordes
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Chez Nicole Genovese, l’absurde ne sert pas seulement à inscrire un contexte initial, il fait pleinement partie de l’écriture et irrigue le projet. L’installation, au moment du changement de plateau, d’une machine à affranchir La Poste, a de quoi mettre les spectateurs sur la voie. D’autant plus lorsque celle-ci dissimule une enceinte qui laisse présager toutes les incongruités possibles. Alors quand Sébastien Chassagne explique à l’autrice, sa partenaire de jeu, avoir acheté un poisson fumé à son boucher alors qu’il n’aime pas ça, plus de doute possible. Le ton est celui du décalage, avant même l’entrée en scène d’un troisième personnage, tout aussi loufoque.

Magicien adepte des tours de cordes, Quoc Tien Tran arrive sans cérémonie. La démarche gauche, faussement détachée de son environnement, sa seule présence modifie l’équilibre. Désormais, les yeux sont tournés vers lui, devenu le centre de toutes les attentions alors qu’il venait simplement retirer un colis. Pour sa Machine à affranchir, Nicole Genovese se place, à dessein, dans le contre-temps de l’efficacité. Jouant du malaise qui s’installe, elle s’amuse à développer des situations sans queue ni tête – ou presque –, avec pour objectif très lisible d’y placer quelques tours de passe-passe.

La théorie des cordes

Tout est très téléphoné, c’est ce qui rend ce projet irrésistible, d’autant que les silences gênés sont légion. Face à ce magicien, l’autrice prend évidemment un malin plaisir à multiplier les occurrences du mot “corde”, tabou au théâtre par superstition. Au fil du projet, elle laisse finalement place à tout un numéro de prestidigitation, sur une musique aussi désuète que le spectacle qu’elle accompagne. Le décalage est permanent, mais toujours assumé. On finit même par arrêter de se demander où tout cela va finir, pour commencer à se réjouir de ces nœuds qui disparaissent comme par magie.


Vive le sujet ! Tentatives – Série 1
Jardin de la Vierge du Lycée Saint-Joseph –
Festival d’Avignon avec la SACD
Du 8 au 11 juillet 2026
Durée 1h


Claudia the Virgin de Zoé Lakhnati

Avec Claudia Atletica, Zoé Lakhnati
Chorégraphie Zoé Lakhnati
Collaboration artistique Claudia Atletica 
Assistanat chorégraphique Nassim Baddag
Création musicale Paul JF Fleury
Conseil dramaturgique Simon Hatab
Texte CHOUF
Costumes Armine Ohanyan
Sculptures Émilie Dezeuze


La Machine à affranchir de Nicole Genovese

Avec Sébastien Chassagne, Nicole Genovese, Quoc Tien Tran
Texte Nicole Genovese
Création magie Quoc Tien Tran
Composition musicale Nicole Genovese, Sébastien Chassagne
Mise en scène Claude Vanessa
Régie plateau et son Émile Wacquiez

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