Antoine Thibaud © Kevin Rouschausse

Antoine Thibaud : « Être collectif pour mieux faire circuler les spectacles »

Du 15 au 20 septembre, le Chaînon Manquant reprend ses quartiers à Laval pour sa 35e édition. Derrière les 70 spectacles présentés sur six jours se déploie un réseau de 380 scènes qui repère les artistes, accompagne leur diffusion et construit des tournées à travers la France. À sa tête, Antoine Thibaud défend un modèle collectif à l'heure où les budgets se contractent et où les spectacles peinent de plus en plus à circuler.
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Avant d’être un festival, le Chaînon Manquant est d’abord un réseau. Comment est-il né ?

Antoine Thibaud : Le réseau a été créé à la fin des années 1980, du côté de Tours. Il s’appelait alors Orchidée. La première édition du Chaînon Manquant a eu lieu en 1991. Aujourd’hui, il rassemble environ 380 salles de spectacles en France avec une ambition qui n’a pas changé, faciliter la diffusion des artistes sur l’ensemble des territoires.

Notre activité tient finalement en trois mots, repérer, exposer et diffuser. Repérer, c’est le travail mené entre janvier et mars, lorsque chaque fédération organise ses Régions en Scène, sortes de mini-Chaînons qui mettent en lumière les créations de son territoire. Elles me permettent de découvrir des spectacles que je n’aurais pas forcément croisés ailleurs. Cette année, ces repérages représentent environ 60 % de la programmation.

Exposer, c’est le temps du festival à Laval. Pendant six jours, 70 spectacles sont présentés avec 120 levers de rideau dans dix-huit lieux. Les artistes se retrouvent ainsi devant de nombreux professionnels venus de toute la France.

Enfin, diffuser, c’est ce qui se joue après le festival et que l’on connaît sans doute moins. Avec les différentes fédérations, nous reprenons les spectacles présentés à Laval pour construire des tournées cohérentes, économiquement comme écologiquement, pour les compagnies et les lieux. Le réseau génère environ 1 200 dates de représentation chaque année. Cela fait de nous l’un des plus importants diffuseurs de France.

Comment êtes-vous arrivé à la tête de ce réseau ?
J’aurais voulu être Jeff Bezos du Collectif P4 © Avril Dunoyer

Antoine Thibaud : Mon parcours est assez atypique. Je travaille dans le secteur depuis 2011. J’ai commencé comme danseur, puis je suis devenu chargé d’action culturelle avant de prendre un premier poste de direction en 2018.

J’étais adhérent du Chaînon depuis 2017. Je venais chaque année au festival pour voir des spectacles et en accueillir ensuite certains dans les lieux où je travaillais. Assez vite, j’ai rejoint le bureau de la Fédération Pays de la Loire, comme secrétaire, puis comme trésorier. J’en ai pris la présidence en 2023. C’est à ce moment-là que je me suis davantage investi au niveau national, puisque je siégeais aussi au conseil d’administration.

À l’heure où les spectacles circulent de plus en plus difficilement, comment le Chaînon peut-il encore faire bouger les lignes ?

Antoine Thibaud : Sa force tient précisément à sa dimension collective. Très tôt, les membres sont sortis d’une logique de marché ou de concurrence entre les lieux. Plutôt que de chercher l’exclusivité d’un artiste, ils ont choisi de le partager afin de construire des tournées cohérentes. Les équipes artistiques, les salles et les projets culturels implantés sur les territoires peuvent ainsi y trouver leur compte.

J’ai participé cet été aux Assises de la diffusion à Avignon. La crise est réelle. Nous entendons beaucoup qu’il y aurait trop d’offres et pas assez de demande, qu’il faudrait revoir les modèles. Le Chaînon travaille depuis quarante ans sur le « mieux diffuser ». Je pense que notre fonctionnement peut être une piste dont il faudrait s’inspirer.

En revanche, je ne partage pas l’idée qu’il y aurait trop d’offres. Avec davantage de moyens consacrés au service public de la culture, comme à ceux de la santé ou de l’éducation, il pourrait simplement y avoir davantage de culture partout. Le public est là. Il suffit de regarder la fréquentation des manifestations gratuites dans l’espace public. La demande existe.

Les salles affichent souvent complet. Où se situe alors la difficulté ?

Antoine Thibaud : Dans les moyens. Quand une structure conserve un budget constant alors que ses charges augmentent, la direction finit par réduire ce qui peut encore l’être, c’est-à-dire le budget artistique ou celui consacré à l’action culturelle. Je l’ai vécu dans la structure que je dirigeais avant d’arriver au Chaînon.

Du côté des spectateurs, la situation économique pèse également. Certains vont peut-être voir un ou deux spectacles aujourd’hui là où ils pouvaient en voir cinq il y a dix ans. Cela ne signifie pas qu’ils en ont moins envie. Le désir reste là, mais les moyens ne suivent plus.

Comment se construit la programmation du festival ?
FORA de la Compagnie AR © Christophe Raynaud de Lage

Antoine Thibaud : Il existe évidemment une direction artistique, mais je ne me considère pas comme un super programmateur qui arriverait avec ses choix pour les imposer au réseau, mais plutôt comme un chef d’orchestre qui gère des équilibres. Mon projet était justement de renforcer sa dimension collaborative.

Les adhérents font remonter des propositions à travers les Régions en Scène et j’en réalise ensuite la synthèse. Cette année, elles représentent 60 % de la programmation, ce qui n’était encore jamais arrivé. Environ 20 % viennent ensuite de nos partenariats internationaux avec le Québec, la Belgique et le Luxembourg. Les 20 % restants relèvent davantage de ma carte blanche et permettent d’équilibrer les disciplines et les esthétiques.

Le Chaînon reste pluridisciplinaire. Certaines formes, comme l’humour, le cirque ou les arts de la rue, apparaissent encore peu dans les Régions en Scène. Je vais donc les chercher ailleurs.

À l’heure des échanges à distance, pourquoi reste-t-il indispensable de réunir tout le monde pendant six jours à Laval ?

Antoine Thibaud : Parce qu’un réseau a besoin de corps et de présence. Nous passons une grande partie de l’année chacun dans nos structures. Faire réseau, ce n’est pas seulement remplir des tableaux Excel ou se retrouver en réunion sur Zoom. C’est se voir, échanger, partager des spectacles et rappeler que nous portons un projet commun. Laval est aussi ce moment-là, un temps collectif et une fête.

Cette fête a pourtant été sérieusement menacée après la décision de la Région Pays de la Loire de supprimer sa subvention. Comment avez-vous tenu ?

Antoine Thibaud : En décembre 2024, le conseil régional des Pays de la Loire a choisi non pas de diminuer sa subvention, mais de l’arrêter complètement. Nous avons perdu 18 % de notre budget annuel d’un seul coup.

Il y a alors eu un formidable mouvement de solidarité, d’abord en Mayenne. Les acteurs locaux nous ont ouvert leurs portes et ont clairement affirmé leur volonté de voir le Chaînon rester sur leur territoire. La ville de Laval nous soutient également énormément. La DGCA, au ministère de la Culture, a aussi joué un rôle décisif en nous accordant une aide exceptionnelle qui a permis de sauver l’édition 2025.

À un moment, la question de la survie du Chaînon sous cette forme s’est réellement posée. Nous avons finalement signé en janvier 2026 une nouvelle convention pour quatre ans. C’est une reconnaissance très forte de la qualité de notre travail, mais surtout de la nécessité du réseau.

Comment une jeune compagnie peut-elle espérer rejoindre la programmation ?
L’art d’accommoder les restes du Rocking Chaiur Théâtre © Serge Victor

Antoine Thibaud : Il n’existe pas de critères figés. Quand une compagnie me demande comment venir au Chaînon, je lui conseille généralement de commencer par sa fédération régionale. Il faut d’abord être vu et repéré par les programmateurs de son territoire, puis éventuellement passer par une Région en Scène avant d’arriver à Laval.

Venir trop tôt peut même être dangereux. Quand une compagnie joue au Chaînon, elle peut avoir entre 60 et 120 professionnels dans la salle. Si le projet n’est pas suffisamment mûr, l’exposition peut devenir contre-productive. Passer par les différentes étapes permet aussi à une équipe de consolider son travail avant de se retrouver face à autant de programmateurs.

Face à Avignon, quelle place occupe le Chaînon ?

Antoine Thibaud : Avignon reste incontestablement le plus grand rendez-vous de repérage professionnel en France. Le Chaînon arrive probablement juste derrière, mais les deux modèles sont très différents.

À Laval, le festival est plus court et les compagnies sont accueillies. Elles n’ont donc pas à engager les mêmes sommes que pour être présentes à Avignon. Surtout, les spectacles programmés au Chaînon ont déjà été vus et éprouvés par des adhérents du réseau. Ils arrivent avec un premier parcours derrière eux.

Avignon possède une effervescence incomparable, avec une quantité immense de propositions. Cela peut aussi rendre le repérage plus complexe. Les choix dépendent beaucoup des différents lieux. Au Chaînon, une direction artistique pense l’ensemble de la programmation. Ce sont deux fonctionnements très différents.

À votre arrivée, vous vouliez réaffirmer que le Chaînon n’était pas seulement une vitrine. Où souhaitez-vous désormais emmener le réseau ?
Tendre Carcasse d’Arthur Perole © Nina-Flore Hernandez

Antoine Thibaud : C’était essentiel pour moi. Le Chaînon est d’abord un réseau collaboratif et collectif. Il ne peut pas se résumer à six jours de festival pendant lesquels chacun viendrait simplement remplir son carnet de spectacles. Être adhérent suppose de donner du temps, de participer et de faire vivre un projet commun.

Nous voulons maintenant accompagner davantage de projets et toucher de nouvelles structures, notamment dans les régions où nous comptons encore peu d’adhérents. Les disparités sont importantes. Les Pays de la Loire réunissent plus de 80 membres, notamment parce que le festival se déroule sur leur territoire. En Nouvelle-Aquitaine ou en Bourgogne, le maillage est moins dense.

L’enjeu des prochaines années sera donc d’irriguer davantage l’ensemble du pays et d’aller au-delà de l’Hexagone. Je réfléchis notamment à la manière de mieux travailler avec les Outre-mer. Il existe là-bas des équipes artistiques de grande qualité qui rencontrent d’immenses difficultés pour diffuser leurs spectacles au-delà de leur île. Ce sera l’un de mes chantiers à partir de l’année prochaine.

Le Chaînon reste très identifié comme un rendez-vous de professionnels. Comment les spectateurs trouvent-ils leur place dans cette mécanique ?

Antoine Thibaud : Nous veillons d’abord à préserver des places pour des groupes scolaires, des associations d’entraide sociale ou des actions de médiation. C’est important pour les publics, mais aussi pour les artistes. Présenter un spectacle destiné aux 3-5 ans devant 80 professionnels n’a pas beaucoup de sens. Il vaut mieux avoir 60 professionnels et 20 enfants dans la salle.

Avec la ville de Laval, nous cherchons également à multiplier les propositions accessibles au plus grand nombre. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Chaînon s’ouvre davantage aux arts de la rue et à l’espace public. Cela permet de proposer des spectacles gratuitement et de faire entrer le festival dans la ville.

Que réserve cette trente-cinquième édition ?

Antoine Thibaud : Pendant six jours, les occasions de se retrouver ne manquent pas. Pour les professionnels, il y a évidemment les réunions, les échanges et les apéros pros qui font aussi partie de la vie du réseau. Pour le public, le festival s’ouvrira en grande pompe au Théâtre de Laval.

Un autre temps fort investira la rue avec la dernière création de la compagnie L’Homme Debout. Une marionnette de sept mètres de haut traversera la ville. C’est aussi cela, le Chaînon. Des professionnels venus repérer des spectacles, bien sûr, mais un festival qui sort des salles et va à la rencontre de Laval.


Le Chaînon manquant
Du 15 au 20 septembre 2026

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