Le mot « bâtard » désignait autrefois les enfants nés hors mariage. Au sens figuré, il qualifie une chose qui emprunte des caractéristiques à deux genres différents ou qui manque d’unité. Une définition qui sied à ce remarquable travail, qui déroute, étonne et fait beaucoup rire. refusant toute narration linéaire, en utilisant divers codes du théâtre, en décalant ses propos, Louise Dupuis provoque une réflexion pertinente sur la société.
Des histoires de crises conjugales

Bâtards serait l’histoire d’un spectacle raté. Louise, autrice et comédienne, ne peut concevoir un récit fictionnel sans y insuffler profondément et sincèrement de l’intime. Or elle vient de rompre avec Julien, son compagnon à la vie comme à la scène. C’est ce qu’elle explique dans son prologue destiné à mettre les choses au clair. Sauf que pour Julien, rien n’est évident. Avec une mauvaise foi très masculine, il refuse de devoir porter sur ses épaules le lourd poids du patriarcat.
Une formidable mise en abyme
Puis Louise évoque le spectacle qui était bâti autour de « la rencontre poétique et charnelle » entre deux pèlerins sur le chemin de Compostelle. Pour bien faire comprendre les dissonances, elle nous fait entrer dans le processus des répétitions qui dérègle le récit. Julien fait de la résistance à toutes les propositions. Quant à Thomas, le troisième larron, son désir est d’incarner un « véritable personnage » et de défendre des enjeux plus larges. Contre l’avis de tous, il sera Jean-Luc Mélenchon, randonneur émérite. Heureusement, Ariel-Pocahontas, jeune fille du foyer où se déroulent les répétitions, est là pour rappeler les réalités de la vie.
Un manifeste fantaisiste au service d’une belle réflexion

À partir de là, le récit n’aura de cesse de faire des sauts. Louise Dupuis a l’art et la manière de rompre l’attention, de lâcher une forme pour une autre, de faire surgir des images. Celles-ci peuvent être abruptes, comme celles des menstrues ou de la démasculinisation. Mais elles sont aussi oniriques avec les passages de l’ours des Pyrénées, l’apparition de la licorne. Elles se font également futuristes avec ces deux sirènes qui donnent naissance à l’ado de demain, qui, dans son flot de paroles, met au féminin ce qui est au masculin, et vice versa.
Sous les apparences d’un grand fourre-tout se cache une mise en scène d’une grande précision. Ayant fait ses classes à l’école du Samovar, Louise Dupuis (La permanence des rêves) est à son aise dans la rythmique clownesque, la gestion des décalages et des ruptures. Son interprétation d’elle-même est irrésistible. Chacun possédant son clown intérieur et une remarquable sensibilité, Julien Storini (Balle de Match), Thomas Gourdy (Les Glaces), Lise Lomi (Leurs enfants après eux) et Lucile Oza se sont infiltrés avec grand talent dans cet univers réjouissant. Cela fait du bien de se faire surprendre.
Bâtards, texte et mise en scène de Louise Dupuis
Théâtre Lepic – Paris
Du 20 septembre 2026 au 3 janvier 2027
Durée 1h15.
Avec Louise Dupuis, Thomas Gourdy, Lucile Oza, Lise Lomi et Julien Storini
Dramaturgie Maxime Lévèque
Collaboration artistique Louise Roch, Ferdinand Barbet
lumière Victor Inisan
Création sonore Julien Storini
Scénographie Louise Dupuis.



