Le désir est peut-être l’une des sources d’inspiration artistique les plus prolifiques de l’histoire. C’est en tout cas ce qui ressort de la scénographie de Charles Chauvet, qui peuplera bientôt le plateau d’une immense collection de reproductions de tableaux issus de toutes les époques. Des dizaines de mètres de tissu imprimé qui, peu à peu, vont envahir l’espace visuel – et mental – des interprètes comme des spectateurs. Sur les toiles, les corps nus défilent – des femmes, surtout. Présentés dans des postures offertes, ils suggèrent une certaine idée de la séduction.

Mais l’iconographie a beau faire partie de notre répertoire collectif, accrochée en majesté dans les plus grands musées, est-elle pour autant plus légitime à définir la notion même de désir ? La réponse est évidemment non, sans quoi Élise Chatauret et Thomas Pondevie n’auraient probablement pas trouvé matière à développer autant la question. Dans Nos corps désirants, le binôme n’en reste toutefois pas à ce constat et poursuit plus loin sa recherche. À bien y regarder, il semblerait que tout notre héritage culturel occidental, de l’Antiquité à la pop culture, soit également concerné. Alors il s’agit de mettre le sujet entre les mains de trois comédiennes et trois comédiens, comme plongés dans une expérience sensible.
Une étrange cérémonie
Dans l’approche du plateau comme dans la dramaturgie, Élise Chatauret et Thomas Pondevie n’ont pas peur de la référence, qui se retrouve précisément au cœur de l’écriture. Un parti pris assumé dès la première seconde. Dans l’obscurité la plus totale, metteuse en scène et dramaturge proposent une première traversée sonore, conçue par Jérôme Castel. Priver le public d’un sens, c’est lui permettre de développer tous les autres, ainsi fonctionne l’excitation. Dans les enceintes, une femme jouit en guise de premier cri. Lui répondront de nombreux extraits, glanés ici et là. Tous ont trait au désir, jusqu’aux chansons d’Alain Souchon ou Johnny Hallyday.
Pendant ce temps, une épaisse pénombre laisse deviner le plateau. Un trou percé dans le mur noir, qui délimite le fond de scène, semble accoucher de corps indistincts. Revêtues d’une seconde peau – un nu de théâtre –, six silhouettes sont laissées là, à la merci d’un espace nu, lui aussi. Une pomme apparaît, flottant dans les airs, et attire regards et convoitises. De la Bible à Disney, le fruit vient avec tout son imaginaire. Comme pour Adam et Eve, sa chair fait office de révélateur. Mais ici, pas question de réprimer, bien au contraire. Le premier tableau est celui de la découverte et de l’expérimentation par le corps. Une étrange cérémonie chorégraphiée par Sylvain Huc, qui mêle dans un certain équilibre second degré et gestes plus francs. À cette heure, impossible de saisir où tout cela va mener.
L’envie d’avoir envie

C’est là que la scénographie apporte ses premiers éléments, tandis que s’ouvre une deuxième partie résolument plus textuelle. Les multiples tableaux qui ont fait leur apparition, comme ceux qui vont continuer de déferler au fil du temps, renvoient notamment à la mythologie. En s’attardant sur l’histoire de certaines images, ce sont autant de récits d’agressions sexuelles et de viols qui se dessinent en filigrane. La domination masculine se niche dans la beauté des peintures les plus célèbres et traverse allègrement les époques jusqu’aux dessins animés ou aux publicités qui peuplent la nôtre. Et c’est ce désir que l’on croit nous appartenir.
Nos corps désirants ne se transforme pour autant pas en manifeste. Une fois actée l’usurpation de notre propre envie, la pièce évite délicatement le procès. Vient en réalité le temps de la réappropriation et la possibilité d’être libre. D’établir avant tout que le désir n’est pas nécessairement sexuel, et que s’il l’est, il n’a pas à répondre à des normes. Dans ce dernier mouvement, Élise Chatauret et Thomas Pondevie donnent la parole à leurs interprètes et les invitent à partager quelques fragments intimes. Si le geste fait sens dans sa dramaturgie, il ressort plus fragile que le reste, cherchant à clore le spectacle par une dernière image des corps qui peine à s’établir. L’ensemble est cependant bien tenu, résultat d’une écriture aussi absurde et insolite, que précise et juste.
Envoyé spécial à Saint-Étienne
Nos corps désirants d’Élise Chatauret et Thomas Pondevie
Création à La Comédie de Saint-Étienne
Du 6 au 9 octobre 2026
Durée 1h40
Tournée
14 au 16 octobre 2026 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
31 octobre au 22 novembre 2026 au Théâtre de la Tempête, Paris
9 et 10 décembre 2026 aux Quinconces & l’Espal, SN du Mans
13 au 16 janvier 2027 à La MAC, scène nationale de Créteil en partenariat avec le TQI, CDN du Val de Marne
9 février 2027 à l’Équinoxe, scène nationale de Châteauroux
11 février 2027 au Théâtre d’Angoulême, scène nationale
16 et 17 février 2027 au CDN de Rouen Normandie
11 et 12 mars 2027 à la MC2 Grenoble Scène nationale
17 mars 2027 au Théâtre de Nîmes, scène conventionnée
19 mars 2027 au Théâtre Molière -> Sète, scène nationale
24 mars 2027 aux Espaces pluriels, Pau
Avec Justine Bachelet, François Clavier, Mamadou Judy Diallo, Solenne Kéravis, Juliette Plumecoq-Mech et Charles Zévaco
Ecriture et Mise en scène – Elise Chatauret
Ecriture et Dramaturgie – Thomas Pondevie
Collaboration artistique et écriture chorégraphique – Sylvain Huc
Scénographie – Charles Chauvet
Création sonore – Jérôme Castel
Construction du décor – Atelier de la Comédie de Saint-Etienne, CDN
Lumières – Léa Maris
Costumigraphie – Noé Quilichini
Couture – Audrina Groschêne
Assistante mise en scène et dramaturgie – Agathe Peyrard



