© Stéphane Lavoué

Mondes possibles : On ne meurt qu’une fois 

Au Théâtre du Chariot à Paris, avant Avignon, Christophe Montenez met en scène le texte de Rachel Collignon. Entre humour noir, pulsions suicidaires et désespoir écologique, deux femmes perdues transforment la perspective de leur propre mort en une vertigineuse et décalée fable sur notre époque.
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Les gradins ont envahi le plateau. Face au public, un vitrail laisse passer une lumière bariolée, presque irréelle. Deux nonnes en robe grise surgissent, hirsutes et affolées, regards hagards. L’une tente de rassurer l’autre, mais la panique circule déjà entre elles. Le réel commence doucement à dérailler.

Derrière l’habit, deux trajectoires brisées. Celle d’une avocate d’affaires prometteuse que l’oxycodone a rattrapée, et celle d’une professeure de collège que la dépression a peu à peu vidée. Réfugiées depuis trois jours dans cette église désaffectée, elles préparent ensemble un attentat écoterroriste kamikaze. Mais au moment de passer à l’acte, l’une annonce qu’elle a changé d’avis. Elle ne veut plus mourir.

Rire au bord du gouffre
© Stéphane Lavoué

Le dialogue monte, les piques claquent, les nerfs lâchent. On rit beaucoup de ces deux pseudo-martyres incapables de se mettre d’accord sur leur propre disparition. Mais derrière le burlesque, une question revient, têtue, lancinante : sont-elles prêtes à mourir pour une cause ? À mourir tout court ?

Pour Rachel Collignon, ancienne académicienne de la Comédie-Française, l’attentat n’est évidemment qu’un prétexte. L’écoterrorisme agit ici comme le symptôme d’un monde qui va mal, tant au niveau écologique que géopolitique. Son texte évoque en filigrane une génération rongée par l’angoisse, la solitude et la sensation d’un avenir déjà condamné. Mourir devient presque une option rationnelle, un dernier moyen d’échapper à l’impasse. Drôle et glaçant à la fois.

Sur le fil du grotesque

Christophe Montenez accompagne cette fuite en avant avec une réjouissante liberté de ton. Le comédien et metteur en scène laisse le texte glisser sans cesse entre farce, malaise et mélancolie. L’arrivée d’un troisième personnage, tout aussi déboussolé, achève de faire vaciller cette étrange cavale suicidaire dans le grand-guignolesque de façade.

La réussite de Mondes possibles tient surtout à ses interprètes – Rachel Collignon, Fanny Barthod et telle une cerise sur le gâteau Anthony Moudir. Jamais dans la caricature, les trois artistes avancent sur un fil fragile où le grotesque côtoie la détresse la plus nue. Un peu foutraque parfois, cette dystopie anticipatrice trouve précisément dans cette instabilité sa force la plus touchante. Sous ses airs de fable absurde, la pièce raconte une humanité qui ne sait plus très bien comment habiter le monde sans disparaître avec lui.


Mondes possibles de Rachel Collignon 
Théâtre du Chariot – Paris
du 14 au 24 mai 2026
Durée 1h15

Tournée
4 au 25 juillet 2026 à Présence Pasteur dans le cadre du Festival Off Avignon

Mise en scène de Christophe Montenez de la Comédie-Française assisté de Pauline Desrozier & Julia Baudet
Avec Rachel Collignon, Fanny Barthod, Anthony Moudir
Création lumière d’Adrian Noguera Incardona
Scénographie et costumes d’Anaïs Levieil
Création sonore de Samuel Robineau
Construction du décor – Margot Bulot 
Avec la voix de Dominique Blanc 

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