Seul face au public, installé devant un écran géant, veste rouge assortie au pupitre et à la table basse – uniques éléments du décor – un homme se tient droit. Regard porté au loin, mine goguenarde, il s’attaque à un sujet rarement abordé sur scène : le bonheur. Depuis des décennies, les pays du nord de l’Europe, et plus particulièrement le Danemark, figurent parmi les nations où l’on vit le mieux.
Pendant que le royaume scandinave caracole en tête des classements internationaux, la France plafonne à une peu glorieuse 33e place. Comment ce pays sans relief spectaculaire, coincé entre deux saisons, sans roman national flamboyant ni territoire immense, peut-il générer un sentiment de qualité de vie supérieur au reste du monde ?
Ethnologie de comptoir et immersion nordique

Curieux, en ethnologue improvisé, le conférencier part observer de plus près cette société où la sérénité semble couler de source, peuplée de silhouettes blondes aux yeux clairs et aux sourires paisibles. Guidé par quelques lectures savantes et un « Que sais-je ? » flambant neuf, il applique à la lettre quelques préceptes anthropologiques dont certains sont volontairement surannés, comme planter sa tente » au cœur du village des sauvages » pour mieux les comprendre. La méthode passe ici par une Danoise rencontrée sur son chemin, dont il devient, plaisante-t-il, » l’esclave « , autrement dit le compagnon.
Installé au Danemark depuis plusieurs années, il déroule les fils d’un modèle de société qui semble fabriquer du bonheur à grande échelle. Les raisons seraient multiples, et le collectif Superamas s’amuse précisément à les disséquer autant qu’à les dynamiter. Le spectacle démontre autant qu’il démonte ses propres théories. À coups de chiffres, d’études et de situations concrètes – parfois absurdes, souvent cocasses – la conférence avance sur une ligne de crête réjouissante entre analyse sociologique et satire douce-amère.
Le bonheur comme choix politique
Interrogeant les membres de sa belle-famille, le directeur de l’école de ses enfants ou encore quelques scientifiques, le performeur joue avec les clichés, malmène les certitudes et plonge avec gourmandise dans un monde à la fois lointain et étrangement familier. Derrière la légèreté apparente affleure pourtant une réflexion politique bien plus profonde.
Avec humour, le très décontracté membre du collectif Superamas égratigne notre incapacité chronique à faire confiance, notre goût français pour la défiance, notre sport national – râler – et cette culture de la compétition permanente. La comparaison entre les deux modèles fait mouche. Au Danemark, l’État-providence accompagne chaque étape de l’existence. Il soutient le travail, facilite les études, garantit une véritable liberté dans les choix de vie et s’immisce même dans le lit, garantissant une vraie libération de la sexualité. Même le système carcéral semble appartenir à une autre réalité tant il paraît inconcevable vu d’ici. Certaines situations semblent si idéales qu’elles deviennent comiques tant elles heurtent notre imaginaire français. Et c’est précisément là que le spectacle frappe juste.
Sous ses allures de conférence fantasque, Danemark agit comme un miroir grinçant. La société danoise apparaît moins obsédée par l’évaluation verticale et préfère cultiver l’égalité, la fraternité et la liberté. Des valeurs qui font étrangement écho à notre propre devise républicaine, mais dont nous semblons peu à peu nous éloigner à mesure que progressent les crispations identitaires, la peur de l’autre et les extrémismes.
Une utopie à hauteur d’homme

Pendant une heure vingt, le spectacle avance ainsi entre démonstration rigoureuse et sabotage joyeux de ses propres conclusions. Les statistiques deviennent matière à rire, les comparaisons tournent parfois à l’absurde, les généralisations flirtent volontairement avec les archétypes. Pourtant, derrière cette mécanique ludique, demeure une question profondément sérieuse : et si le bonheur relevait avant tout d’un choix collectif ?
Sans jamais asséner de leçon, Danemark ouvre des brèches. Changer de paradigme, revoir notre rapport à l’école, au travail, à la solidarité ou simplement à la confiance accordée aux autres : autant de pistes esquissées avec finesse. Rarement un spectacle aura donné à ce point l’impression que le bonheur de carte postale (ou généré par IA) pouvait soudain redevenir une possibilité tangible, presque à portée de main.
Danemark (Un spectacle ethnographique sur le bonheur) du Collectif Superamas
création le 20 janvier 2025 à la Maison du théâtre d’Amiens
Durée 1h20
Tournée
7 mai 2026 au Manège de Maubeuge – Festival iTAK
4 au 23 juillet 2026 au 11.Avignon dans le cadre du Festival Off Avignon