Quand l’extrême droite s’empare de la culture

Édito du 18/05/2026
Ecouter cet article

À Cannes, dimanche 17 mai, un seuil a été franchi. Lors d’un brunch réunissant producteurs et professionnels du cinéma, Maxime Saada, directeur général de Canal+, annonce que son groupe ne travaillera plus avec les 600 signataires de la tribune publiée le 11 mai dans Libération contre l’emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma français. Juliette Binoche, Swann Arlaud, Arthur Harari, Raymond Depardon et des centaines d’autres professionnels se retrouvent visés. Une liste noire au cœur du Festival de Cannes.

Pour beaucoup, cette sortie confirme une inquiétude désormais largement partagée. Peut-on encore critiquer l’actionnaire du premier financeur privé du cinéma français sans risquer d’en subir les conséquences ? Avec 43 % des apports des diffuseurs dans le financement des films français, Canal+ occupe une place centrale dans l’économie du secteur. Derrière cette séquence, c’est l’indépendance même de la création qui vacille.

Quelques semaines plus tôt, l’éviction d’Olivier Nora de la tête de Grasset, filiale d’Hachette Livre détenue par Vincent Bolloré, avait déjà provoqué le départ de près de 250 auteurs. L’édition puis le cinéma. À chaque fois, la même volonté de contrôler les outils qui fabriquent les récits et façonnent les imaginaires.

Sur le terrain, les artistes encaissent déjà les coups. Il y a quelques semaines, le chorégraphe Jean Hostache et son collectif La Grosse Plateforme devenaient la cible d’une campagne de désinformation après la diffusion d’une vidéo autour de leur création Dans les clous. Des comptes identitaires affirment alors que le spectacle aurait reçu 245 000 euros de subventions de la Ville de Paris. Faux. Cette somme correspond au budget annuel global de la structure Art’R, qui accompagne plus de trente-cinq équipes artistiques. La compagnie de Jean Hostache a, elle, touché 3 500 euros pour deux semaines de résidence et huit danseurs. Mais la machine s’emballe. Médias d’extrême droite, élus RN et comptes de la fachosphère relaient l’affaire. Insultes homophobes, menaces de mort, cyberharcèlement. « J’ai très peur, c’est extrêmement violent », avait confié le chorégraphe à nos confrères de Libération le 27 avril dernier, il a depuis déposé plainte.

À quelques semaines du Festival d’Avignon, le Syndicat National des Metteurs en Scène alerte sur les baisses drastiques du FONPEPS et, plus particulièrement, sur la réduction de moitié de l’APAJ, ce dispositif destiné à soutenir l’emploi du plateau artistique dans les salles de petite jauge. Depuis 2016, cette aide permet à des milliers d’artistes et de techniciens d’être rémunérés conformément aux conventions collectives. L’économie réalisée représente moins de 0,2 % du budget du ministère de la Culture. Mais pour des centaines de compagnies, notamment dans le Off d’Avignon, les conséquences seront immédiates.

D’un côté, on dresse des listes noires. De l’autre, on coupe les budgets. Entre intimidation idéologique et asphyxie économique, la culture devient un terrain d’affrontement politique. Ce que l’extrême droite attaque aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des artistes ou des institutions. C’est la possibilité même d’un imaginaire libre.

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.