Parce que comme le soulignait Karl Marx, « Celui qui ne connaît pas l’Histoire est condamné à la revivre », l’Affaire Dreyfus ressort sur le devant de la scène (Les téméraires, Si tu veux que je vive), comme une évidence. Il est nécessaire de rappeler que dans une France déchirée, l’écrivain Émile Zola avait pris sa plume pour faire éclater la vérité, liant son sort à celui d’un homme injustement accusé.
L’amour de l’histoire

Gauguin – Van Gogh, Un soir chez Renoir, Chaplin, 1939… Cliff Paillé aime se confronter au passé et il le fait bien. Ses pièces s’appuient sur une recherche très documentée et sur l’accompagnement du regard d’historiens. Zola, la rage de l’encre est une pièce remarquablement construite sur le cheminement suivi par le romancier pour prendre part à l’affaire Dreyfus.
L’auteur a puisé dans de nombreux ouvrages, mais également dans les lettres échangées entre les époux Dreyfus et dans les articles de presses, une matière solide. Pour que la dramaturgie tienne en haleine le spectateur, il a imaginé, à travers des rendez-vous, un dialogue entre le romancier et son avocat Fernand Laborit, également défenseur de Dreyfus.
« La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera »
Cliff Paillé commence sa pièce au moment où Laborit conseille à l’écrivain de s’exiler en Angleterre pour éviter la prison. Son fameux article, J’accuse, lui a valu un procès en diffamation par les autorités et personnalités qu’il y dénonçait. Il fut long, houleux mais déboucha sur la révision de celui de Dreyfus. « Ma lettre ouverte [J’Accuse… !] est sortie comme un cri. Tout a été calculé par moi, je m’étais fait donner le texte de la loi, je savais ce que je risquais. »
Une conscience humaine

L’auteur déroule ensuite les faits qui ont mené l’écrivain à pousser ce cri d’alarme devant l’injustice. L’avocat arrive pour dîner avec son ami. Lorsque sa femme Alexandrine est absente, le romancier reçoit dans son cabinet de travail. Ce lieu d’échange devient le centre de la pièce. En prenant ce parti pris, l’auteur concentre l’action là où émerge la pensée. Les deux hommes devisent sur leur quotidien. Celui de Laborit est de défendre Dreyfus. Le père des Rougon-Macquart, qui vient d’achever sa longue saga avec l’ultime tome Le Docteur Pascal, en a entendu parler. Mais qu’a-t-il à faire d’un militaire, d’un petit espion ?
Écoutant les explications de son ami, se souvenant qu’il est avant tout un citoyen libre, Zola comprend que quelque chose cloche dans les accusations, s’interroge et reprend la plume. Il écrira ainsi sa Lettre aux députés, La Lettre ouverte aux Présidents et la lumineuse Lettre à la jeunesse. L’homme de lettres est parti en guerre contre l’injustice. À écouter ces grands textes, on comprend qu’après l’Affaire, tant de guerres, de morts, de haine ont parcouru notre histoire et que tout y était en filigrane.
Un dialogue bien réglé
La mise en scène de Cliff Paillé s’installe autour de la table, avec plats et vins de choix pour donner chair à leurs rencontres. Sensible et droit, Alexandre Cattez est à son aise dans le rôle du jeune avocat qui oscille entre sa conscience et son devoir. Cliff Paillé, qui partage son rôle avec Elya Birman, campe en tout point de vue la corpulence et l’amour des mots d’Émile Zola. Ils incarnent avec justesse ces hommes qui se sont battus pour que l’expression de la justice soit de rigueur, pour un monde meilleur.
Zola, la rage de l’encre, texte et mise en scène Cliff Paillé
Studio Raspail – Paris
Jusqu’au 24 juin 2026
durée 1h15.
Du 4 au 23 juillet 2026 à l’Ancien Carmel d’Avignon – Mois Molière – Festival Off Avignon.
Avec Alexandre Cattez, Cliff Paillé en alternance avec Elya Birman
Création lumière Yannick Prevost.