Elina Kulikova et Dima Efremov © Alix Golay

Elina Kulikova et Dima Efremov :  « La guerre change une vie, mais il faut continuer à créer »

Avec Un champ brûlé, Un endroit perdu et Une nuit blanche, les deux performeurs racontent l'exil, la guerre et le lien impossible à rompre avec la Russie. Au Théâtre Paris-Villette, dans le cadre du Festival d'Automne à Paris, leur trilogie mêle musique, performance, colère et humour. Rencontre avec deux artistes qui refusent de laisser la violence confisquer l'avenir.
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Comment le spectacle vivant est-il entré dans vos vies ?

Elina Kulikova : C’est assez simple. À six ans, j’ai vu un spectacle au Grand Théâtre de Saint-Pétersbourg et j’ai demandé qui décidait de la mise en scène, de la scénographie, de tout ce qui se passait sur le plateau. On m’a répondu que c’était le metteur en scène. J’ai immédiatement su que c’était ce que je voulais faire. Depuis, cela n’a jamais changé.

Un champ brûlé d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Bohumil Kostohryz

Dima Efremov : J’ai commencé la musique à sept ans, dans une toute petite région de Russie, avec un enseignement intense et très traditionnel. Les possibilités étaient assez limitées là où j’ai grandi, ce qui m’a poussé à aller plus loin et à me tourner vers la composition. Au conservatoire, je me suis passionné pour la musique du XXe siècle et les performances d’avant-garde. J’ai ensuite créé mes propres performances musicales et participé à des festivals et des laboratoires un peu partout en Russie. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés à Moscou, au Centre Meyerhold, un lieu indépendant et très engagé.

Qu’est-ce qui vous a rapprochés artistiquement ?

Elina Kulikova : Nous venions de disciplines différentes, mais nous partagions une même manière d’envisager la création et l’envie de bousculer les cadres dans lesquels nous travaillions. Dima avait dix-huit ans. Il était très jeune, mais déjà incroyablement courageux. Sa force, dire ce qu’il pensait, refusait les hiérarchies et portait un regard très critique, autant sur la politique que sur le fonctionnement des arts vivants en Russie. Il était déjà un peu persona non grata. Cette liberté m’a immédiatement intéressée.

Dima Efremov : Le théâtre d’Elina ne passait pas seulement par les codes traditionnels. Il avait une véritable dimension performative et la musique y occupait une place autonome. Nous avons beaucoup parlé de notre manière d’envisager le travail et de ce que nous voulions inventer. J’ai très vite senti qu’elle était la personne avec qui j’avais envie de construire quelque chose.

Qu’est-ce qui vous a poussés à quitter la Russie et comment êtes-vous arrivés en France ?

Elina Kulikova : Nous sommes partis quelques jours après le début de la guerre. Rester, créer, simplement exister là-bas était devenu impossible. Nous le racontons d’ailleurs dans le troisième spectacle. J’ai obtenu un visa grâce au programme du Collège de France destiné aux artistes en exil. Dima a bénéficié du même dispositif par l’intermédiaire de l’Institut français et de Memorial, organisation dissoute en Russie mais toujours active à Paris, qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2022. Ces structures ont beaucoup œuvré pour les journalistes, les militants et les artistes russes. La France a réagi très vite.

Comment ce départ a-t-il fait naître la trilogie ?
Un endroit perdu d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Ekatina Romanova

Elina Kulikova : Les trois spectacles ont été créés successivement, en 2023, 2024 et 2025. La guerre change une vie. Elle bouleverse le regard que l’on porte sur son pays, son rapport à ses origines, son équilibre psychologique. Tout se déplace. Le premier volet est ainsi traversé par la douleur, le rejet et la colère envers notre pays.

Aujourd’hui, le reprendre sur scène est étrange, parce que nous ne sommes plus traversés par les mêmes émotions. Nous avons pourtant choisi de ne rien modifier. Il est important que le spectacle conserve la trace de ce que nous éprouvions alors et rende visible le chemin parcouru.

Votre regard a forcément changé depuis.

Elina Kulikova : Complètement. Nous avons désormais le recul, la distance, ce regard depuis l’extérieur.

Vous racontez une grande violence, pourtant vos spectacles sont traversés par l’humour et, pour le dernier volet, par une esthétique très pop. Comment trouvez-vous cette distance ?

Elina Kulikova : C’est aussi ma manière d’être dans la vie. J’ai toujours raconté les choses les plus dures avec humour. La cruauté reste présente, mais le geste artistique permet de la transformer.

Dima Efremov : Il n’y a pas vraiment d’autre manière de faire. Il faut continuer à vivre et imaginer un avenir. Pour moi, c’est déjà une forme de résistance. Le gouvernement cherche à entretenir la peur en permanence. Dans cette situation de violence continue, préserver un peu de lumière devient essentiel. C’est une manière d’affirmer que l’avenir existe et que nous en ferons partie.

Elina Kulikova : Je pense toujours au public. Il ne s’agit pas seulement de raconter nos histoires ou de nous exposer, mais de partager quelque chose avec les personnes qui viennent voir les spectacles. La forme permet de créer une distance, de protéger le spectateur, tout en rendant parfois ce qui est raconté encore plus intense. Lorsqu’elle rencontre le récit autobiographique, elle le transforme et l’emmène ailleurs.

Cette violence existe. Nous l’avons vécue et des milliers de personnes la vivent encore. Notre travail consiste à en faire une expérience partagée avec celles et ceux qui, dans la salle, ne l’ont pas nécessairement traversée.

Aviez-vous imaginé une trilogie dès le premier spectacle ?
Une Nuit blanche d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Grégory Batardon

Elina Kulikova : Pas du tout. Nous ne parlions pas français, je ne connaissais personne dans le théâtre francophone et nous n’imaginions ni tourner ni créer trois spectacles. C’est la nécessité de poursuivre ce travail qui nous a conduits vers la trilogie. Après le premier volet, en 2023, il était impensable de passer à autre chose.

Cette construction m’a aussi donné le temps d’explorer une question aussi vaste et difficile que la guerre. Aujourd’hui, d’un spectacle à l’autre, le public peut suivre le temps qui passe et voir notre regard se transformer.

Chaque volet possède un univers musical très différent. Comment l’avez-vous construit ?

Dima Efremov : Les trois spectacles reposent sur trois univers musicaux, auxquels correspondent chaque fois une action scénique et une manière différente d’utiliser le texte projeté. Pour le premier, nous sommes partis des traditions musicales russes et du grand concert classique. Nous détournons la romance russe pour montrer comment notre perception de ces chants s’est transformée. Ce sont des chansons de différentes époques, apprises dès l’enfance, notamment à l’école de musique, et très connues en Russie.

Dans le deuxième volet, nous nous tournons vers le folklore pour parler des violences de genre, des crimes de guerre et de ce qui reste profondément enraciné dans notre culture. Le troisième nous entraîne vers la pop et le kitsch du début des années 2000, la musique de notre adolescence et de nos souvenirs, celle que nous entendions en Russie et que l’on entend encore dans les clubs. Le contraste entre cette musique et la violence que nous racontons est très fort.

Comment le public reçoit-il cette trilogie ?

Elina Kulikova : Cela me touche énormément. Je suis impressionnée par la manière dont les spectateurs s’emparent de ce que nous racontons, par la rencontre entre ce que nous voulions transmettre et ce qu’ils en reçoivent. Cela me donne envie de continuer.

Ces retours ont aussi changé mon état d’esprit. Je ne m’étais jamais sentie autant vue, acceptée, soutenue, attendue. En Russie, malgré tout notre travail, nous n’avions jamais connu cela. Lorsque vous êtes ailleurs, étrangère, sans maîtriser complètement la langue, et que vous partagez quelque chose d’aussi intime, cette reconnaissance prend une dimension particulière.

Comment vivez-vous aujourd’hui votre attachement à la Russie et le rejet de ce qu’elle est devenue ?
Un champ brûlé d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Bohumil Kostohryz

Elina Kulikova : J’emploie moi-même le mot de dissociation. Des réalités contradictoires coexistent et créent un conflit intérieur. Je déteste le gouvernement, je déteste beaucoup de choses dans la Russie actuelle. Pourtant, c’est mon pays d’origine. Être obligée d’en rejeter une part, et donc une part de soi, est extrêmement violent.

Quitter son pays est une chose. Le quitter au moment où il déclenche une guerre, où il devient un État terroriste reconnu comme tel, qui fait du mal à ceux que vous aimez, en est une autre. Pour ne pas me perdre, je sépare ma vie personnelle de mon travail. Celui-ci reste l’espace où je peux tout exprimer. Dans ma vie privée, j’essaie au contraire de retrouver le quotidien, mon compagnon français, mon chien. J’en ai besoin pour me préserver.

Dima Efremov : Pour moi aussi, vivre entre ces deux réalités est très difficile. Depuis cinq ans, je travaille au sein d’une organisation de défense des droits humains, notamment auprès des personnes persécutées en Russie. Je rédige des rapports et les présente lors de conférences en Europe pour témoigner de ce qui se passe dans mon pays, alors même que je n’y vis plus.

Après toutes ces années, le mot « Russie » reste pour moi indissociable de la violence et de la répression. Je ne peux plus le prononcer sans ce contexte. Dans ma vie personnelle, j’essaie pourtant de garder une certaine distance avec cette réalité. Je n’y vis plus et j’ai aussi besoin de poursuivre mon travail.

Cette conscience politique nourrit-elle directement votre travail artistique ?

Elina Kulikova : Absolument. Mais nous n’avons pas vraiment choisi d’être ainsi. Des personnes de notre âge venues d’Iran ou de Turquie peuvent entretenir un rapport comparable à la création. Dans les pays autoritaires, la liberté est restreinte et certaines questions prennent sans doute une autre importance. L’art permet de transformer, de sublimer des émotions qui ne peuvent pas toujours s’exprimer librement.

Nous travaillons déjà à notre prochaine création et nous sommes face à un choix. Devons-nous continuer à raconter les crimes de Poutine et cette Russie terrifiante, ou prendre une autre direction ? Nous n’avons pas encore suffisamment de distance pour le faire, ni sans doute tout exprimé. Il faut aussi résister à l’image que le public pourrait désormais attendre de nous.

Votre prochaine création marque-t-elle justement ce pas de côté ?
Un endroit perdu d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Ekatina Romanova

Elina Kulikova : Son titre de travail est La vie sexuelle, archéologie érotico-politique. Nous allons explorer les questions de sexualité dans les sociétés post-socialistes, en regardant notamment du côté de l’Europe de l’Est et de cet espace post-soviétique que nous connaissons, sans nous y limiter.

Nous quittons cette fois la forme autobiographique pour interroger les histoires politiques et les trajectoires individuelles. Ce sera un spectacle musical réunissant sept personnes sur scène, Dima et moi, trois performeurs venus de différents pays, issus de contextes autoritaires ou post-socialistes, ainsi que deux musiciens. Nous créerons le spectacle à la Comédie de Genève. La première aura lieu l’an prochain à La Bâtie, avant le Festival d’Automne et une tournée.

C’est une manière de regarder ce que toute cette expérience a fait de nous, de nos rêves, de nos désirs, de nos fantasmes et de nos peurs. De voir aussi ce qu’elle produit dans l’intime.

Quels artistes nourrissent aujourd’hui votre travail ?

Elina Kulikova : Depuis ma découverte de la scène européenne en 2022, Carolina Bianchi compte énormément pour moi. Nous avons eu la chance de travailler avec elle sur le troisième volet et j’espère que ce dialogue se poursuivra. Son travail comme son parcours m’ont beaucoup influencée.

Elle a commencé un master à Amsterdam, emprunté beaucoup d’argent pour monter sa première pièce, puis s’est retrouvée programmée à Avignon avant d’acquérir une reconnaissance internationale. Son parcours m’a donné de la force et de la confiance. Il m’a confortée dans l’idée que l’on peut créer des œuvres honnêtes, essentielles pour soi, et construire une vie artistique passionnante.

Imaginez-vous présenter un jour cette trilogie en Russie ?
Une Nuit blanche d’Elina Kulikova & Dima Efremov © Grégory Batardon

Dima Efremov : Je ne pense pas que cela soit possible avant très longtemps, peut-être trente ans. D’ici là, tout aura changé. Même si la guerre s’arrêtait demain, il faudrait énormément de temps pour cicatriser. Aujourd’hui, nous ne pourrions pas rentrer.

Un jour, Poutine ne sera plus au pouvoir. Mais je ne suis pas certain qu’un art comme le nôtre puisse trouver sa place en Russie avant vingt ou trente ans. Il faudra du temps pour comprendre ce qui s’est passé. Beaucoup de personnes de notre génération sont parties et rien ne dit qu’elles reviendront. Nos vies ont pris des directions très différentes.

Nous portons aussi une vision que la plupart des Russes ne partagent pas. La société peut encore se radicaliser autour de cette guerre. Revenir avec notre regard supposerait alors un geste artistique extrêmement radical. Je ne sais pas si cela sera un jour possible.


La trilogie de la Guerre de Elina Kulikova et Dima Efremov 
Un champ brûlé, Un endroit perdu et Une nuit blanche
Théâtre Paris-Villette dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
du 24 septembre au 2 octobre 2026

Tournée
3 au 7 novembre 2026 à La Comédie de Genève
17 au 21 novembre 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne


Partie 1 — Un champ brûlé
Conception d’Elina Kulikova et Dima Efremov.
Coaching vocal – Maya Novikova
Costumes d’Elina Kulikova
Traduction en français d’Eleonora Mitrahovich
Regard extérieur – Natalia Kaliada et Nicolai Khalezin (Belarus Free Theatre)


Partie 2 — Un endroit perdu
Conception Elina Kulikova et Dima Efremov.
Création son de Dima Efremov
Scénographie de Martin Riewer
Costumes d’Elina Kulikova
Traduction en français d’Eleonora Mitrahovich


Partie 3 — Une nuit blanche
Conception Elina Kulikova et Dima Efremov
Création son de Dima Efremov.
Scénographie, décor et construction de Martin Riewer, Thérèse Weibel
Chorégraphie de Yulia Arsen
Coaching vocal – Maya Novikova
Costumes d’Elina Kulikova
Création lumière de Clovis Marchon
Vidéo et captation de Paul Mollin
Regard extérieur – Carolina Bianch

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