Fábio Krayze Januário © João Octávio Peixoto

Fábio Krayze Januário : « Le kuduro m’a sauvé la vie »

Avec Musseque, le chorégraphe d’origine angolaise revient aux sources du kuduro, né dans les quartiers populaires de Luanda en pleine guerre civile. À La Briqueterie CNDC du Val du Marne, il fait de cette danse qui l'accompagne depuis l'enfance une mémoire en mouvement, entre résistance et joie.
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Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?

Fábio Krayze Januário : En Angola, la guerre avait tout pris, ou presque. Restaient la musique et la danse, que nous partagions entre amis. J’ai grandi au milieu de tout cela. Chez nous, ma mère pratiquait la danse de salon, et mon grand frère dansait lui aussi. Je l’ai suivi, par plaisir, sans imaginer un instant en faire mon métier. Il a fallu attendre mon arrivée au Portugal pour que tout devienne sérieux.

Quand avez-vous décidé d’en faire votre métier ?
© Paulo Pacheco

Fábio Krayze Januário : Tout s’est joué au lycée, au Portugal. Une professeure m’a regardé danser et m’a dit que je pouvais aller beaucoup plus loin. Moi, je me voyais ingénieur. J’ai tout lâché pour intégrer une formation supérieure en danse. Ensuite, j’ai commencé à enseigner, et petit à petit, j’ai construit ma propre écriture à partir du kuduro.

Vous êtes né en Angola et arrivé au Portugal à 13 ans. Comment ces deux cultures vous ont-elles façonné ?

Fábio Krayze Januário : Je dansais déjà en Angola. En arrivant au Portugal, le changement n’a donc pas été si brutal, même si tout était différent. Une partie de ma famille vivait déjà ici et certains aspects de cette culture ne m’étaient pas totalement étrangers. J’avais 13 ans. J’ai grandi au Portugal et sa culture m’a forcément façonné. Mais je n’ai jamais oublié l’Angola, parce qu’il est imprimé dans mon corps. Ces deux cultures ont nourri ma danse, tout comme les professeurs et les chorégraphes très différents auprès desquels j’ai appris ici.

Quelle rencontre a marqué votre parcours ?

Fábio Krayze Januário : Marco da Silva Ferreira, évidemment. C’est un immense chorégraphe et une personne qui compte beaucoup pour moi. Je danse dans deux de ses pièces, Carcaça et  Fuck*ng Future, et je travaille avec lui depuis près de cinq ans. L’observer m’a énormément appris. À ses côtés, j’ai mieux compris ce que signifie créer, mais aussi les chemins que je ne souhaitais pas emprunter. Il a transformé mon regard sur la composition et sur la manière de faire dialoguer ma propre culture avec la création contemporaine. Son travail a beaucoup compté dans la naissance de Musseque.

Comment Musseque est-il né et qu’avez-vous voulu raconter à travers cette pièce ?
© Paulo Pacheco

Fábio Krayze Januário : Tout est parti d’un défi lancé par la chorégraphe Piny, au Portugal. Elle a pris le temps d’échanger avec moi pour comprendre ce que je voulais faire et m’a invité à créer dans le cadre d’Ou.kupa, un projet qui permet à de jeunes artistes de présenter leur travail. Je voulais retrouver quelque chose que je pensais avoir perdu. Le kuduro est une culture à part entière dont je ressentais le besoin de raconter l’histoire.

Je me suis ensuite associé à différents théâtres portugais et j’ai réuni les danseurs. Nous avons commencé par partager nos propres récits, tout en regardant le travail d’autres chorégraphes. C’est à partir de cette matière que Musseque s’est construit. Nous voulions revenir à la naissance du kuduro, en pleine guerre civile, et transmettre cette histoire lourde que nous portons avec nous. Après trois à quatre mois de travail en studio, la pièce a vu le jour en 2023.

Quelle place le kuduro occupe-t-il, selon vous, dans la danse contemporaine aujourd’hui ?

Fábio Krayze Januário : Pour moi, le kuduro fait pleinement partie de la danse contemporaine. Il a toute sa place sur les scènes européennes. Musseque parle de danse, mais aussi d’une histoire dans laquelle chacun peut se reconnaître. Elle est née d’une période très dure pour l’Angola et trouve malheureusement des échos dans ce que le monde traverse aujourd’hui. Je ne sais pas si l’histoire est cyclique, mais la guerre se répète.

Pourtant, au milieu de la guerre, de belles choses peuvent aussi naître. Le kuduro en fait partie. Il nous permettait d’oublier, un instant, les moments difficiles. Je lui dois beaucoup. Le kuduro m’a sauvé la vie à cette époque. Au-delà de la danse, c’est une culture essentielle. Nul besoin de danser pour être touché par son mouvement, son énergie, son histoire ou par ce qu’il raconte à travers les corps. J’espère que le public parisien pourra le ressentir et, surtout, y prendre du plaisir.

Comment avez-vous choisi vos interprètes ?
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Fábio Krayze Januário : Je connaissais déjà la plupart d’entre eux et j’avais travaillé avec deux. Lorsque le projet s’est présenté, je savais avec qui je voulais danser. À nous quatre, nous représentons quatre générations de kuduro. C’est une danse encore récente, mais plusieurs générations se sont déjà succédé. J’ai donc fait appel à deux autres danseurs dont je connaissais le travail et dont la présence me semblait nécessaire à la pièce. Le choix s’est imposé assez naturellement et nous avions tous le même désir de créer ensemble.

Le kuduro est à la fois une danse de résistance et une danse de joie. Comment conjuguez-vous ces deux dimensions ?

Fábio Krayze Januário : Pour moi, elles sont indissociables. Lorsque j’ai commencé à danser le kuduro, c’est d’abord la joie qui m’a porté. J’ai compris plus tard qu’à sa naissance, cette danse était aussi une forme de résistance. Elle n’était pas acceptée par une partie de la population, qui ne la comprenait pas. Pour nous, issus des classes populaires angolaises, elle était pourtant ce qui nous permettait de conserver notre joie et d’oublier un peu la guerre.

Nous résistions avec nos corps tandis que la musique nous aidait à échapper, quelques instants, aux difficultés. C’est aussi pour cela que le kuduro est si rapide, dans ses mouvements comme dans sa musique. Nous n’avions pas beaucoup de temps pour profiter. La résistance et le plaisir tenaient dans un temps très court, comme un cachet qui vous procure dix ou quinze minutes de bien-être. C’était cela, le kuduro à l’époque. C’était une véritable danse de résistance, et cela se voit encore dans les corps, dans notre façon de bouger. Mais c’est aussi la joie et le plaisir. Les deux sont liés et racontent quelque chose de son histoire, comme de celle de l’Angola.

Comment avez-vous construit votre propre langage chorégraphique ?
© Paulo Pacheco

Fábio Krayze Januário : Avant d’écrire, j’ai beaucoup observé ce qui se faisait ailleurs, en Europe comme en Afrique. Je ne voulais imiter personne. J’avais besoin de comprendre ce que j’avais, moi, à raconter. Ce que je montre, je l’ai vécu. J’ai voulu rester fidèle à cette histoire vraie et la transmettre pour qu’elle soit vue. Il faut dire ce qui s’est passé. C’est ainsi, peu à peu, que j’ai trouvé mon propre langage.

Qu’avez-vous voulu mettre en jeu avec Musseque ?

Fábio Krayze Januário : J’aimerais que cette pièce puisse toucher chacun et permettre de se reconnaître dans ce que nous racontons. La pièce invite à regarder ce qui se passe autour de nous, mais aussi à être ensemble et à continuer de créer. Je suis très heureux de présenter hors du Portugal une histoire qui commence en Angola, mais qui peut parler à tous. C’était important pour moi de partir de quelque chose de très personnel pour lui donner une portée plus universelle, sans perdre ce qui fait l’histoire et l’identité de Musseque.


Musseque de Fábio Krayze Januário
La Briqueterie – CDCN du Val du Marne
Les 8 & 9 octobre 2026
Durée 40 min

Direction artistique et chorégraphie de Fábio Krayze Januário
Avec Fábio Krayze Januário, Selma Mylene, Xenos Palma, Elvis Carvalho (Grelha)
Assistants artistique – Marco Da Silva Ferreira, Piny
Création sonore de DJ Poco
Création lumière de Pedro Guimarães
Scénographie de Filipe Tootill
Costumes de Susana Santos
Photographie et vidéo d’Afonso Sereno

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