© Vahid Amanpour

Je viens de là : Le cri effacé d’une mère, les mots retrouvés d’un fils

près Mémoire de fille d'Annie Ernaux, Pauline Ribat s'empare de Lambeaux de Charles Juliet. Portée par Luce Mouchel et Nicolas Gonzales, sa mise en scène fait surgir toute la violence d'un destin brisé par les conventions sociales et le silence, sans rien perdre de la force d'une écriture à l'os.
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Dans la pénombre, une femme est assise, de dos, sa silhouette à peine perceptible. Autour d’elle, tout semble d’un blanc immaculé. Le sol, le mur du fond, jusqu’à la cheminée. La salle plonge soudain dans le noir, tandis que le plateau s’éclaire sous la lumière crue de néons suspendus. Leur rectangle dessine les contours d’une pièce autant que ceux d’une chambre d’hôpital. En nuisette crème, pieds nus, les cheveux défaits, la femme semble perdue dans ses pensées, absente au monde.

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Brusquement, elle se lève, se précipite vers le mur, plonge les doigts dans la peinture noire et y inscrit rageusement « Parlez-moi je crève ». La peinture dégouline, tache sa chemise, lui noircit les mains. Dans cette supplique éclate toute la détresse d’une femme que personne n’a su entendre.

Une enfance confisquée

De ce cri longtemps contenu remonte le fil d’une vie brisée. Aînée d’une fratrie de filles, elle tient la maison, veille sur ses cadettes et trouve malgré tout le temps d’apprendre, jusqu’à décrocher brillamment son certificat d’études. L’école lui ouvre la perspective d’un autre avenir que son milieu réfute. Mais à la ferme, les bras manquent. Pour ne pas renoncer au savoir, elle tient un journal, lit et relit une vieille Bible retrouvée au grenier.

Un jeune homme de la ville la trouble, mais son instruction l’intimide. Les convenances et les règles de son milieu ont raison de ses aspirations. Elle épouse un cultivateur des environs. Quatre enfants naissent. Quelques semaines après la naissance du dernier – Charles -, à bout de forces, elle tente de mettre fin à ses jours. Sauvée de justesse, elle est internée. Ses enfants sont confiés à d’autres familles.

Le silence pour prison
© Vahid Amanpour

Au plus près de ces deux existences meurtries, celle d’une mère et de son fils, Pauline Ribat fouille les mots de Charles Juliet pour redonner corps à cette femme disparue et montrer comment l’écrivain tente, à travers son récit, de renouer avec elle et de se reconstruire. Dès son apparition, la nuisette portée par Luce Mouchel évoque l’asile, comme si son sort était déjà scellé. Avant les murs de l’hôpital, il y a ceux de la ferme, les tâches sans fin, les maternités rapprochées et cette place assignée aux femmes dont elle ne parvient pas à s’affranchir. Son geste désespéré reste incompris. À l’enfermement domestique succède celui de l’institution psychiatrique.

Luce Mouchel habite cette femme avec une intensité saisissante. Dans ses gestes brusques, ses élans aussitôt réprimés, sa voix qui se brise ou éclate, affleurent la colère et le désir d’une autre vie. Elle cherche un regard, une parole, quelqu’un à qui se raccrocher. En vain. Puis vient la guerre, avec son cortège de privations. Abandonnée dans son asile, elle meurt de faim à 38 ans, victime de cette « extermination douce » qui emporta des dizaines de milliers de patients psychiatriques sous l’Occupation. Charles, qui n’a pas encore huit ans, découvre alors l’existence de cette mère dont il n’a aucun souvenir.

Entre deux mères

Assis côté cour, derrière un micro, Nicolas Gonzales prend le relais. À la fougue de Luce Mouchel succède une parole plus retenue. Recueilli par une famille d’agriculteurs suisses, le jeune Charles grandit entouré d’affection. Mais la découverte de ses origines le bouleverse. Entre « l’esseulée » et « la vaillante », celle qui lui a donné la vie et celle qui l’a élevé, il cherche sa place, partagé entre deux femmes auxquelles il doit tant.

Sans forcer l’émotion, Nicolas Gonzales laisse affleurer les blessures de cet homme tiraillé entre deux histoires. Sa retenue contraste avec le jeu incandescent de Luce Mouchel, dont la présence continue de hanter le plateau. Reprenant le fil de cette vie interrompue, le fils tente de comprendre le destin de sa mère et de trouver, dans l’écriture, de quoi apaiser ses propres tourments. Une manière, aussi, de renouer avec celle qu’il n’a pas connue.

Des images parfois trop appuyées
© Vahid Amanpour

La musique de Guillaume Léglise et les lumières de Michèle Milijovic accompagnent ces destins, en soulignent la dureté sans en forcer le trait. Peu à peu, la scénographie de Marta Pasquetti se métamorphose. Les planches se soulèvent, la terre envahit le plateau. De belles images qui ouvrent l’imaginaire, évoquent la solitude et les pensées qui s’égarent. La forêt projetée en filigrane prolonge cette errance, mais en souligne un peu trop le sens. Bassine de zinc, broc émaillé, hache et bûches rappellent le monde paysan d’avant-guerre, sa rudesse et son dénuement. À mesure que ces objets épars s’accumulent et que la scène se remplit, l’espace perd toutefois de sa force évocatrice.

Ces quelques effets, que Pauline Ribat manie pourtant avec ingéniosité, n’entament pas la puissance du texte autobiographique de Charles Juliet. Nicolas Gonzales en épouse la pudeur, tandis que Luce Mouchel, magnifique, donne toute sa force à cette femme longtemps réduite au silence. Au-delà de ce destin singulier, Je viens de là ravive la mémoire d’une tragédie qui marqua la France de Vichy encore trop méconnue. Une page sombre de notre histoire à laquelle le théâtre redonne ici des visages et des voix.

Envoyé spécial à Annemasse

Je viens de là d’après Lambeaux de Charles Juliet
Création à Château-Rouge – scène conventionnée d’Annemasse
Les 14 & 15 octobre 2026
durée 1h35

Tournée
10 & 12 novembre à Malraux – Scène nationale de Chambéry
15 & 16 décembre à Bonlieu – Scène nationale d’Annecy

Conception et mise en scène de Pauline Ribat
Adaptation de Pauline Ribat avec le regard complice de Vanessa Bettane
Avec  Luce Mouchel & Nicolas Gonzales
Collaboration artistique – Vanessa Bettane
Composition musicale de Guillaume Léglise
Mise en scène de l’image – Véronique Caye
Scénographie de Marta Pasquetti
Costumes/Accessoires – Aude Désigaux
Création lumière de Michèle Milijovic
Régie générale & son – Marc Grolleau

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