Photo de répétition © Léa Thuong-Soo - Les Célestins Théâtre de Lyon

True West : Frères ennemis comme au cinéma

En ouverture de saison aux Célestins, Benoît Martin met en scène cette pièce de Sam Shepard et en fait un thriller au carrefour des genres, en s’inspirant du cinéma pour mieux embrasser le théâtre. Un texte qu’il confie notamment à Vinora Epp et Savannah Rol, transformées en deux frères que tout oppose, dans l’atmosphère pesante d’un huis-clos.
23 septembre 2026
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La salle est baignée d’une lumière blanche éclatante, une froideur laborantine qui accueille le public dans une ambiance étrange. Bientôt, le noir se fera, brut, comme le début affirmé d’une mise en situation. Les prémices d’une dissection méticuleuse, celle d’une relation fraternelle qui occupe toute la pièce écrite par Sam Shepard en 1980. Dans True West, l’auteur décortique à travers deux frères, Lee et Austin, le double visage d’une Amérique tiraillée entre sa nature sauvage, hostile, méfiante, et ses désirs de liberté incarnés par Hollywood et l’American dream. De cette matière, Benoît Martin tire une version qui en appelle au cinéma, dans une mise en scène qui se joue des perspectives, envisageant le plateau avant tout comme un pivot dramaturgique.

Outre la blancheur des néons, qui dévoilent d’entrée toute la nudité technique de la salle, une lourde fumée a déjà envahi l’espace avant l’ouverture des portes. L’atmosphère est poussiéreuse, elle le restera, comme lorsqu’on soulève ou déplace des morceaux de passé depuis longtemps enfouis au plus profond de nos souvenirs. Aux portes du désert californien, l’image est là. Elle se découpe aussi sur scène, où un coin de pièce aux murs tranchés trône en majesté, du haut de ses quelques marches, à la manière d’un décor de tournage arraché à son contexte. Le metteur en scène concentre le regard sur ce morceau de réalité composée, un rapport frontal qu’il s’apprête pourtant à déconstruire dès le début de la représentation.

Intérieur, jour et nuit
Photo de répétition © Léa Thuong-Soo – Les Célestins Théâtre de Lyon

Moteur, action, ou presque. La lumière de Manuella Mangalo tombe comme un couperet sur une scène qui commence du tac au tac. La silhouette garçonne de Vinora Epp, pantalon et chemise amples, cheveux attachés lâches, fait son entrée. La comédienne prend place dans ce petit bout de studio, espace contraint entre deux pans de murs creusés d’une porte à jardin et deux fenêtres à cour. Derrière elle, une plante verte posée sur un frigo apporte une légère touche de couleur aux teintes défraîchies de la scénographie que Benoît Martin cosigne avec François Dodet. Même les marches et parois blanches du décor semblent avoir gardé les traces noires des nombreuses répétitions.

La sensation de huis-clos est immédiate, la lumière oblique pénètre par les interstices des stores. Vinora Epp est Austin, scénariste en passe d’accéder à Hollywood, tapant frénétiquement sur sa machine à écrire. S’il y avait un écran, l’illusion serait parfaite à travers l’objectif d’une caméra qui serait placée à l’endroit même où s’est assis le public. Même la voix de Lee, brisant le silence depuis sa place dans le gradin pour signifier son irruption dans la pièce, pourrait tenir de la voix off.

Mais le metteur en scène n’est pas venu au théâtre pour faire du cinéma. Cette voix a un visage, celui de Savannah Rol, qui finit par se détacher de la foule de spectateurs tout en continuant d’évoluer depuis la salle. L’horizon vient de s’élargir en même temps que le rapport théâtral. Le décor blanchâtre, comme posé au centre du plateau, est devenu infime dans l’immensité sombre qui l’entoure.

Duel au soleil

Dès lors, c’est tout l’espace, observateurs compris, qui est soumis à la tension qui régit la relation entre les deux frères. Entre souvenirs convoqués et rivalités persistantes, transparaît le portrait complexe d’une fraternité conflictuelle. Deux individualités opposées en tous points – Austin rangé, intellectuel et promis à un bel avenir, face à Lee, marginal, bandit, ne comptant plus les portes qui se ferment –, qui s’observent autant qu’elles s’envient. De cette dualité ressort une violence, souvent tue, symptôme d’une fracture incurable entre deux mondes.

Photo de répétition © Léa Thuong-Soo – Les Célestins Théâtre de Lyon

Donnant vie à l’écriture ciselée et rythmée de Sam Shepard, les deux actrices proposent une interprétation aussi précise qu’habitée. Un relief qui contrebalance une partition ordonnée, lissée, trop propre peut-être, comme peuvent l’être les pièces contemporaines anglophones. C’est ainsi hors du texte, dans les porosités, les silences et les respirations de la mise en scène, que Benoît Martin parvient à insérer sa théâtralité. Les liens qu’il tisse entre salle et plateau, les conventions avec lesquelles il s’amuse, l’amènent à jouer entre les genres et créent une étrangeté propice à une lecture approfondie de la pièce.

Le droit de rêver

À travers la figure des deux frères, à laquelle répond, sur un contre-pied plus comique, celles du producteur et de la mère incarnées par Laurent Zisermann, se dessine bien sûr une recherche d’authenticité, ce True West suggéré par le titre. Mais celle-ci est elle-même prétexte à un autre questionnement. Face à deux visions opposées de la vie et de la société, l’une peut-elle s’affirmer comme plus légitime que l’autre, et par là-même s’accaparer le droit de porter une vérité unique ? Au fond, à qui revient le droit de faire le récit d’histoires, lorsque tous les auteurs ont la sensation d’avoir leur propre réel à raconter ? La question reste en suspens, au terme d’une pièce qui marque avant tout pour son goût, très honorable, du plateau.

Envoyé spécial à Lyon

True West de Sam Shepard
Les Célestins, Théâtre de Lyon
Du 22 septembre au 3 octobre 2026
Durée 1h

Tournée
2 au 4 février 2027 au Théâtre de Lorient
9 au 11 février 2027 à Malraux – Scène nationale Chambéry-Savoie
28 au 29 avril 2027 en itinérance Savoie Nomade

avec Vinora Epp, Savannah Rol, Laurent Ziserman
texte – Sam Shepard
traduction – Dominique Hollier
mise en scène – Benoît Martin
scénographie – François Dodet, Benoît Martin
lumière – Manuella Mangalo
son – Martin Poncet
Prix Incandescences maquette 2024

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