Christian Hecq et Valérie Lesort © Fabien Robin avec son aimable courtoise

Valérie Lesort et Christian Hecq : « Le rire est une affaire sérieuse »

Avec huit spectacles à l’affiche cette saison — du Théâtre du Sénart aux Bouffes du Nord, en passant par l'Opéra Comique —, l’explosif tandem ne cesse d’inventer un théâtre joyeux, visuel et monstrueusement humain. Rencontre en toute complicité.
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Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?

Valérie Lesort : C’était au Théâtre du Rond-Point, en 2004, lors du spectacle Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes. J’étais accessoiriste, je sculptais différents éléments de décor et des personnages bizarres. Je me souviens notamment d’un Mickey avec un sexe immense… (rires).

La petite Boutique des horreurs © S. Brion
La petite Boutique des horreurs, comédie musicale d’Alan Menken, sur un texte d’Howard Ashman. mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq © S. Brion

Christian Hecq : Sur scène, j’incarnais Monsieur Mosk, un conservateur de musée qui déteste la nature. J’ouvrais le spectacle avec un monologue où je pestais contre une plante verte trouvée dans une galerie. Je voulais qu’elle ne soit pas seulement un accessoire figé, mais qu’elle accompagne mes gestes, presque comme un partenaire de jeu. Pour cela, il fallait une tige souple, une élasticité particulière.

Valérie Lesort : Il est venu me demander cette plante, et j’ai tout de suite compris ce qu’il cherchait. On a commencé à travailler ensemble dessus, à ajuster. Ce n’était qu’un détail, mais on a senti qu’on parlait le même langage. Une complicité est née dans ce travail minuscule, qui annonçait déjà la suite.

Qu’est-ce qui vous a amenés à mettre en scène ensemble ?

Valérie Lesort : C’est un peu par hasard que tout s’est enclenché. J’admirais Christian comme comédien, lui venait souvent dans mon atelier, fasciné par mon travail de plasticienne. Il y avait une admiration réciproque, mais nous n’avions jamais imaginé collaborer. Puis Canal+ lui a proposé de réaliser des programmes courts. Il est venu me voir, dépité. Faute d’idées, de pistes, il était sur le point de dire non.

Christian Hecq : J’étais à sec, alors que c’était une belle opportunité.

Valérie Lesort : J’ai eu une vision : lui fabriquer un corps. Au départ, j’imaginais juste une prothèse, un exo-corps qui en ferait une marionnette hybride. Ensuite, la question est venue de savoir ce qu’on allait lui faire faire, lui faire dire. En toute logique, on a commencé à écrire ensemble, à inventer des situations absurdes.

Christian Hecq : On a créé Monsieur Herck, une petite créature mi-comédien, mi-marionnette, qui faisait la météo ou donnait des cours de gym. Canal a adoré, et on a tourné trente pastilles. C’était délirant et joyeux. Mais surtout, c’était la première fois qu’on travaillait à deux devant une équipe, et on a vu la joie que ça déclenchait. Les yeux de tout le monde brillaient. Cela nous a encouragés à continuer, à poursuivre l’aventure, mais sur scène cette fois-ci.

Quel a été votre premier projet commun au théâtre ?
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20 000 mille lieues sous les mers de Jules Verne, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq © Brigitte Enguerrand, coll. Comédie-Française

Valérie Lesort : Quand Éric Ruf a pris la direction du Français en 2014, il a encouragé les comédiens à apporter d’autres disciplines sur scène. Avec Christian, on a immédiatement pensé à la marionnette, mais il fallait que cela est du sens, que ce ne soit pas gratuit, que cela nourrisse notre récit. J’étais alors en train de sculpter des monstres marins pour l’association Bloom. Et là, j’ai eu le déclic. J’ai pensé à 20 000 lieues sous les mers. L’univers marin, les créatures, l’aventure, tout s’imbriquait.

Christian Hecq : Éric avait toutefois posé une condition : il ne fallait pas d’intervenants extérieurs. Dans notre cas, les marionnettes devaient être manipulées par les comédiens et comédiennes de la troupe. C’était une idée formidable, car cela transformait le projet en un travail de transmission. Nous avons réorienté l’écriture pour plus de fluidité, plus de cohérence. Les acteurs sont devenus les poissons et autres créatures marines, derrière le hublot du Nautilus.

Valérie Lesort : Cette expérience nous a marqués. Depuis, notre manière de créer est restée la même. Nous écrivons en fonction des contraintes visuelles et techniques, en poussant le texte vers l’image.

Valérie Lesort : C’est un fil conducteur. Je suis plasticienne de formation, mais aussi comédienne, et longtemps j’ai eu l’impression qu’il me manquait un langage. La marionnette a permis de réunir les deux. Petite, quand je regardais le Muppet Show, j’étais fascinée par l’insolence qu’elle permettait, son irrévérence. On peut tout lui faire dire. Elle autorise ce qu’un acteur n’oserait pas faire. Ce n’est pas pour rien que Les Guignols de l’info ou Spitting Image passent par ce média.

Christian Hecq : Tout comme Valérie, le Muppet Show m’a marqué. En 2006, je me suis inscrit à un stage animé par Philippe Genty. Grâce à lui et à son inventivité, j’ai découvert la marionnette hybride, ces corps souples, expressifs, exagérés. Ça correspondait à mon jeu, parfois outré. Et je suis tombé amoureux de cette liberté. La marionnette déplace le réel, elle rend possible l’extraordinaire.

Vos spectacles vont du classique à l’opéra, en passant par vos créations. Qu’est-ce qui relie tout ça ?
Le Bourgeois @Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq © Christophe Raynaud de Lage, Coll. Comédie-Française

Christian Hecq : Il faut distinguer deux choses. D’une part nos créations propres, et d’autre part les commandes. Dans ce second cas, ce qui change, c’est que nous allons sur des terrains inattendus. Cela nous déplace dans notre pratique, notre créativité. Cela nous oblige à sortir du cadre. Sans l’Opéra-Comique, par exemple, jamais nous n’aurions découvert l’opéra.

Valérie Lesort : Mais nous y mettons la même énergie. Notre moteur, c’est l’univers visuel et corporel. Tant qu’une œuvre ne déclenche pas d’images précises, nous ne la choisissons pas. Pour Le Bourgeois gentilhomme, par exemple, j’ai immédiatement imaginé Christian dedans. Puis est venue l’idée de transposer Lully en musique des Balkans, et tout s’est construit à partir de là.

Christian Hecq : Et il y a toujours une figure monstrueuse. La normalité nous ennuie…

Valérie Lesort : Elle ennuie tout le monde ! (rires) Les monstres disent la vérité des émotions.

Les Sœurs Hilton est votre dernière création. Pourquoi ce choix ?

Valérie Lesort : Avec Christian, nous sommes fascinés par le film Freaks de Tod Browning. Et puis, il y a mon amitié avec Céline Milliat-Baumgartner, qui me ressemble beaucoup. Lors d’une tournée, on nous confondait. L’idée des sœurs est née. Mais il fallait trouver le décalé, le singulier, l’étrange… L’image des sœurs siamoises du film s’est imposée. J’ai alors plongé dans la biographie des sœurs Hilton. Leur parcours touche à beaucoup de thématiques qui nous intéressent comme le handicap, la marginalité, le rôle social du monstre, la condition des femmes vieillissantes. Elles ont été adulées, avant d’être rejetées. C’est troublant et bouleversant.

Christian Hecq : Leur histoire parle aussi de famille. Dans les freak shows, les sœurs Hilton trouvaient une tribu qui les acceptait telles qu’elles étaient. C’est une expérience qui résonne fortement avec le théâtre. Une troupe, ce sont souvent des personnalités en marge qui se retrouvent, se reconnaissent et se soutiennent.

Vous travaillez souvent ensemble, mais aussi séparément. Est-ce nécessaire ?
Les Sœurs Hilton de Valérie Lesort, Conception de Christian Hecq et Valérie Lesort © Fabrice Robin

Valérie Lesort : Oui. On vit ensemble, alors il faut savoir respirer chacun de son côté. La mise en scène est devenue mon territoire.

Christian Hecq : Jouer seul, oui. Créer seul, non. Ce que j’aime, c’est notre complicité.

L’amusement est-il votre moteur ?

Christian Hecq : C’est essentiel, mais le rire est une affaire sérieuse.

Valérie Lesort : On s’amuse, mais très sérieusement. On travaille comme des fous, obsédés par les détails, mais avec joie. Et puis, nous choisissons des équipes sans « emmerdeurs ». Pas de hiérarchie, chacun compte. C’est ce climat de confiance qui libère la créativité.


Les Sœurs Hilton de Valérie Lesort
Conception de Christian Hecq et Valérie Lesort
Les Célestins, Théâtre de Lyon
Création, du 19 au 29 septembre 2024
Durée 1h45
.

Tournée 2025-2026
18 au 20 septembre 2025 au Théâtre-Sénart 
26 au 27 septembre 2025 au Théâtre du Jorat (Suisse)
30 au 3 octobre 2025 à Bonlieu Scène nationale Annecy
7 et 8 octobre 2025 à l’Azimut – Théâtre Firmin Gémier
11 et 12 octobre 2025 au Pin Galant – Mérignac
15 au 25 octobre 2025 à la Maison de la Culture d’Amiens 
13 et 14 novembre 2025 à La MC2: de Grenoble

26 au 29 novembre 2025 au Théâtre de Caen


La petite boutique des horreurs, comédie musicale d’Alan Menken,
sur un texte d’Howard Ashman.

Créé le 10 décembre 2022 à l’Opéra Comique – Salle Favart

Reprise
Théâtre de la Porte Saint-Martin
Du 12 septembre au 12 octobre 2025
Durée 2h15, entracte compris.


Petite Balade aux Enfers d’après Orphée et Eurydice de Christoph Willibald 
Un spectacle visuel pour initier les enfants aux voix lyriques.
Mise en scène et scénographie, Valérie Lesort

durée 50 min

Tournée
13 et 14 octobre 2025 au théâtre Legendre – Le Tangram, Evreux

5 et 6 décembre 2025 à l’Opéra de Reims
14 et 16 janvier 2026 au Théâtre du Jeu de Paume – Les théâtres (Aix-en-Provence)
20 janvier 2026 au Théâtre d’Arles

5 au 8 février 2026 à l’Opéra Comique
26 mars 2026 au Théâtre Impérial de Compiègne
12 avril 2026 au Théâtre Molière Sète


La Mouche librement inspirée de la nouvelle de George Langelaan
Adaptation et mise en scène de Valérie Lesort et Christian Hecq 
Spectacle créé aux Bouffes du Nord en janvier 2020

Reprise
Bouffes du Nord du 4 au 20 décembre 2025


Les Contes de Perrault de Valérie Lesort, d’après Les Contes de Charles Perrault
Création le 28 mars à l’Opéra de Reims
Durée 2h15 entracte inclus

Tournée
4 au 17 avril 2025 à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet
24 avril 2025 au Théâtre Impérial – Opéra de Compiègne
27 avril 2025 au Théâtre Raymond Devos – Tourcoing
21 au 26 novembre 2025 à l’Opéra de Dijon


Que d’espoir ! Cabaret théâtral – Textes choisis parmi les cabarets de Hanokh Levin
Textes français de Laurence Sendrowicz © Éditions Théâtrales
Création le 24 avril 2025 au Théâtre de l’Atelier
Durée 1h10 environ 

Tournée
5 au 14 mars 2025 aux Célestins, théâtre de Lyon


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