Sur le plateau, tout est à sa place comme dans un catalogue de décoration façon Ikea. À cour, un salon cathédrale où un vieux canapé rouge – rappel de l’histoire familiale – et une cheminée résument à eux seuls le confort bourgeois. À jardin, un morceau de terrain réduit à l’essentiel, avec un arbre mort, une sous-pente, un télescope et une table en iroko. Objet de déco exotique, rustique et imposant, elle est le cœur de l’histoire, le grain de sable qui vient gripper la belle mécanique et introduire le désordre dans l’image de la famille « Ricorée ».
Un portrait ciselé

Fabienne et Arnaud Parquet semblent parfaitement heureux avec leurs trois enfants. Rien de plus, rien de moins, juste ce qu’il faut pour combler une existence somme toute assez creuse. Elle travaille dans la communication, lui à Canal. Tout chez eux respire une normalité banale, faite de sympathie enjouée, de folie douce et de conformisme tranquille. Même leur table, « touche ethnique » de leur quotidien, est identique à celle de leurs voisins. Dix ans plus tard, leur univers bien réglé vacille à cause d’une clause oubliée qui refait surface. Ils doivent héberger, pendant onze nuits, un habitant d’une forêt équatoriale, un Bambuti de la République démocratique du Congo, ce peuple que les explorateurs du XIXᵉ siècle ont appelé à tort « pygmée ».
Darius débarque avec sa valise et son costume trois-pièces. Silencieux, cet homme à la présence incongrue devient un observateur attentif. Il scrute, questionne et analyse le moindre de leurs comportements. Il se fait ethnologue de leurs gestes et de leurs manies. L’occident devient alors le sujet d’étude. Gérard Watkins, à travers un travail nourri de voyages, de rencontres, inverse les rôles et brouille les hiérarchies. Derrière les regards et les échanges surréalistes naissent la satire et une forme saugrenue de malaise.
Une farce douce-amère
Sur scène, David Gouhier et Julie Denisse forment un couple savoureux de platitude. Mais très vite, les incompréhensions s’accumulent, l’envahissement opéré par leur hôte fissure leur savoir-vivre jusqu’à ébranler les fondements mêmes de leur existence bien huilée, quasi automatique. Gaël Baron, témoin placide de ce délabrement, déplace lentement le regard du spectateur. L’auteur et metteur en scène pousse le factice jusqu’à l’absurde, avec une lumière crue, une diction ralentie, des gestes désarticulés et des dialogues surréalistes. La pièce devient une fable ethnologique inversée où le comique se mêle à l’inquiétude. Tout vacille. Sous la farce qui dénonce en creux les stigmates persistants du colonialisme, un trouble s’installe celui d’un monde qui se regarde vivre à l’aune de son histoire. Gérard Watkins expose nos contradictions, cette fascination pour l’ailleurs, la peur de perdre et le besoin de réparer sans rien changer.

À condition d’avoir une table dans un jardin est une comédie étrange et troublante, mais, à trop surfer sur les stéréotypes, elle finit par paraître un peu vaine. Le vertige n’est pas au rendez-vous, mais la facture est soignée, la mise en scène ciselée et le jeu, au cordeau, joliment fantaisiste. Reste surtout un théâtre du décalage, maîtrisé et précis, où chaque réplique, chaque geste, renvoie au vide confortable de nos vies modernes.
Envoyé spécial à Saint-Étienne
À condition d’avoir une table dans un jardin de Gérard Watkins
Création 2025
La Comédie de Saint-Étienne
du 7 au 15 octobre 2025
durée 1h55
Tournée
4 au 15 février 2026 au Théâtre Gérard-Philipe, CDN de Saint-Denis
Mise en scène de Gérard Watkins
Avec Gaël Baron, Julie Denisse, David Gouhier
Collaboration artistique – Lola Roy
Régie générale et régie lumière de Julie Bardin
Scénographie de François Gauthier-Lafaye
Création lumière d’Anne Vaglio
Création son de François Vatin
Travail vocal – Jeanne Sarah Deledicq
Régie générale et régie lumières de Julie Bardin
Construction décor – Ateliers de la Comédie de Saint-Étienne – CDN