En 2020, Julien Villa s’est lancé dans une trilogie qu’il intitule Des Dons Quichotte(s), avec un premier volet, Philip. K. ou la fille aux cheveux noirs.
Avec Rodez-Mexico, le deuxième, il emprunte un cheminement singulier, passant d’abord par l’écriture du roman avant d’en proposer une version scénique. Il prolonge ce principe avec le troisième volet, Des dragons dans les halls. Mais si les deux premiers s’inspiraient de figures historiques, Philip K. Dick et le sous-commandant Marcos, celui-ci, d’inspiration biographique, s’attache à des Don Quichotte aux visages familiers, aux prises avec » les moulins » d’une société en mutation.
Des pistes joyeusement brouillées

Les dragons inspirent ! Ceux de Julien Villa, pourtant moins mélancoliques, déploient une force qui rappelle ceux de Philippe Quesne, qui à plus de vingt ans d’intervalle, s’inscrivent dans cette lignée de spectacles qui marquent durablement une vie de spectateur.
Pourtant, les premiers instants déconcertent. L’action se situe dans le studio d’une radio libre, laissant redouter un spectacle dans la veine d’un Radio Live Hip-Hop. Puis, un noir, un simple glissement d’accessoire – et tout bascule. Nous voilà happés dans un vertige d’émotions et de sensations.
Des chimères de pacotille
Les trois chevaliers de l’histoire s’appellent Julo, Fafa et David. Julo, adolescent obèse, a compris que la maîtrise de l’humour et des mots lui permettrait d’échapper aux moqueries. Fafa, métis, fils d’une Bretonne et d’un Togolais, capte ce qui l’entoure avec une sensibilité aiguë. Il perçoit la poésie cachée derrière les murs et les êtres, jusqu’à entendre des voix. David, lui, grandit entre l’absence du père et la dépression profonde de sa mère et se rêve en grand. Tous trois s’inventent des mondes pour mieux appréhender la réalité. Et, comme tous les enfants du début des années 1990, ils ont rendez-vous le mercredi avec le Club Dorothée et sa série animée Dragon Ball.
Dans un style délectable, Julien Villa restitue ce quotidien dans la cité des Bannières, à Montpellier, et cette époque charnière : le début d’une crise économique sans fin, l’essor des technologies, les bandes qui se structurent autour des trafics de drogue, à la manière de The Wire (Sur écoute). Les voyous du coin semblent tout droit sortis d’une chanson de Renaud, mais n’en demeurent pas moins dangereux pour l’équilibre de la cité. David en fera l’amère expérience.
Un admirable objet théâtral

La construction narrative impressionne. Les trajectoires s’entrecroisent, se répondent, parfois s’échappent, pour dire l’indicible abandon. Les plus jeunes gardent l’espoir de s’en sortir, quand les autres semblent déjà pris au piège. La parole fuse, à la manière du rap qu’ils maîtrisent, faisant surgir dans un même élan réalité et poésie. D’une grande dextérité, dans une interprétation habitée, Anaïs Gournay, Amine Hamidou et Julien Villa, accompagnés en direct par le musicien électro Tristan Ikor, incarnent une multitude de personnages, poisson rouge et tortue compris.
Le plateau devient une boîte de Pandore dont nul ne sait quelles images vont surgir. Les actions s’y déploient avec la même imprévisibilité. Julien Villa y entremêle, avec autant de poésie que d’humour, théâtre d’objets, marionnette, slam, rap et musique. Sans jamais céder sur la sincérité, il donne à sentir les blessures de ces êtres perdus dans une solitude profonde. C’est beau.
Des dragons dans les halls, texte et mise en scène de Julien Villa
Théâtre Gérard Philipe – Centre dramatique national de Saint-Denis
Du 25 mars au 3 avril 2026
Durée 1h45.
Tournée 2026
23 avril à L’Odyssée, scène conventionnée d’intérêt national « Art et création », Périgueux
28 et 30 avril à L’Empreinte, scène nationale, Brive-Tulles
27 au 30 mai, TJP, centre dramatique national, Strasbourg-Grand Est.
Avec Anaïs Gournay, Amine Hamidou, Tristan Ikor, Julien Villa
Collaboration artistique : Vincent Arot
Dramaturgie : Samuel Vittoz
Scénographie : Jean-Baptiste Bellon
Lumière : Agathe Patonnier
Son et régie générale : Léo Rossi-Roth
Musique : Tristan Ikor
Costumes et maquillage : Gwendoline Bouget.
Le roman Des Dragons dans les halls, paraîtra le 7 mai 2026 aux Éditions Rue de l’Échiquier.