Le personnage imaginé par Edmond Rostand est en soi la représentation même du « comediante – tragediante ». Par la richesse de sa dramaturgie, il peut, telle sa tirade du nez, être interprété de mille manières et par différentes personnalités. Pour incarner Cyrano, ce Gascon au long nez et au verbe haut, les cinq membres des Moutons Noirs ont réglé le problème : chacun d’entre eux, actrice comprise, se glisse à un moment donné dans ce grand personnage.
Un miroir aux reflets changeants

L’autre parti pris est de rappeler que l’on a tous en nous quelque chose de Cyrano. Né avec un défaut physique, cet homme s’étant toujours considéré comme laid, pensait que personne ne pouvait l’aimer. Cette disgrâce est devenue pour lui un handicap. Pour y faire face, il s’est créé un tempérament, celui d’un homme maniant aussi bien l’épée que les mots.
Se cachant derrière le beau Christian, qui se considère « né sot », il prend la plume pour écrire son amour à Roxane. Entre les cinq actes de la pièce, chaque membre des Moutons Noirs vient évoquer, très subtilement, ce qui a été un fardeau dans son existence et comment il a su y faire face.
Du vif-argent
La pièce de Rostand est aussi une célébration du théâtre. La mise en scène collective des Moutons Noirs va dans ce sens. Le décor – une servante, un plateau noir, des chaises et des tables d’écolier peintes en noir – évoque une salle de répétitions qui pourrait être aussi une salle de classe. À chaque début d’acte, un des comédiens lit les didascalies qui décrivent le décor suggéré par l’auteur, à nous de faire œuvre d’imagination.
Il en est de même avec les costumes basés sur des vêtements noirs. Une perruque, une étole, une broche, une ceinture, un tablier, une toque et le spectateur sait qui se trouve devant lui. Revêtant un sweat gris à capuche sur laquelle est accrochée une plume rouge, s’affublant, tel un masque, du fameux nez, les Cyrano(s) peuvent briller de toutes leurs nuances.

Une troupe aux mille visages
Les codes étant bien mis en place, les Moutons Noirs font vibrer leur version, raccourcie mais pas expurgée, de ce chef-d’œuvre. Si chacun joue plusieurs personnages, ils ont tous à charge, en plus de Cyrano, d’incarner un protagoniste. Le soir de notre venue, Pauline Paolini (Roxane), Axel Drhey (Christian), Yannick Laubin (de Guiche), Roland Bruit (Le Bret et Monfleury) et Bertrand Saunier (Ragueneau), unis par ce bel esprit de troupe, on fait retentir à merveille les vers de Rostand et la tragicomédie d’un homme qui ne s’aimait pas.
Cyrano(s), d’après Edmond Rostand
Lucernaire – Paris
Du 12 novembre 2025 au 15 février 2026.
Durée 1h40.
Adaptation et mise en scène Les Moutons Noirs
Avec Roland Bruit ou Mathieu Alexandre, Axel Drhey ou Victorien Robert, Yannick Laubin ou Charly Labourier, Pauline Paolini ou Camille Demoures, Bertrand Saunier ou Thibault Sommain.
Lumières Rémi Cabaret
Masques Yannick Laubin.