Il y a des destins hors norme. Celui d’Emil Zátopek, né à Kopřivnice, petite ville de Moravie, en fait partie. Nous sommes en 1939. Il a 17 ans et une trajectoire apparemment toute tracée. Pour donner corps à ce destin exceptionnel, que retrace le roman de Jean Echenoz, Thierry Romanens, en collaboration à la mise en scène avec Robert Sandoz, s’affranchit du simple récit biographique.
Le projet devient une forme scénique hybride, à la croisée du concert et du récit sportif. En survêtement, l’artiste franco-suisse transforme le plateau en piste d’athlétisme. Comme son héros, il passe du 1500 mètres au 3000, puis au marathon.
Naissance d’une vocation malgré lui

Sixième d’une fratrie modeste de sept enfants, Emil Zátopek travaille comme ouvrier chez Bata, l’une des deux usines, piliers économiques de la région. À des fins publicitaires, l’entreprise contraint ses jeunes employés à participer à une course à pied locale. Le jeune homme, belle stature, blond comme les blés, s’y classe en bonne position, bien malgré lui. Consciencieux, appliqué, il fait toujours de son mieux lorsqu’on lui demande quelque chose, la course comme le reste. Mais, contre toute attente et face à l’incrédulité de ses proches, il y prend goût. Il s’entraîne sans relâche, jour après jour.
Tout bascule lorsqu’un matin les troupes allemandes envahissent son pays. Très vite, ses performances attirent l’attention. Il termine deuxième face à des officiers de la Wehrmacht. Son allure unique amuse autant qu’elle intrigue, mais les résultats s’imposent. Zátopek ne court pas comme les autres et invente un style à contre-courant. Les victoires s’enchaînent, les records tombent.
Une trajectoire traversée par l’Histoire
Après la guerre, il entre dans l’armée et devient une figure nationale dans une Tchécoslovaquie fraîchement constituée. Soldat discipliné, sans éclat ni revendication, il progresse à sa manière, foulée après foulée. Il devient l’homme qui courait le plus vite de la terre. Le régime communiste finit par lui interdire de concourir hors des pays alliés, mais ses succès dans les stades lui permettent de gravir les échelons militaires.
Le Printemps de Prague marque une nouvelle rupture. En soutenant les manifestants face à l’invasion soviétique, Zátopek est mis au ban du système. Il est exclu de l’armée, envoyé dans un camp de travaux forcés, rayé du Parti. Toujours adulé mais relégué en marge de la société, déjà loin de ses années de gloire, il poursuit une vie simple, fidèle à lui-même, dans une humilité intacte. La « locomotive tchécoslovaque » sera finalement réhabilitée.
Courir comme on raconte une époque

Soutenu par le trio électro-jazz Format A’3, le récit trouve son souffle. La musique épouse le rythme des foulées, accélère ou ralentit pour donner corps à l’histoire de cette légende du sport. Elle porte le texte, lui offre sa pulsation. Le suspense naît du tempo, du récit des courses mené tambour battant. Thierry Romanens raconte, chante et slame. Le texte circule entre les notes et les mots. La complicité entre le conteur et les musiciens est évidente. Elle donne une dimension supplémentaire à cette trajectoire exceptionnelle.
Plus qu’une performance, Courir déborde le cadre de la scène. Le public se surprend à haleter, à suivre avec ferveur les exploits de Zátopek jusqu’aux Jeux olympiques. Par moments, Romanens saisit une guitare électrique, ajoutant une pulsation supplémentaire à sa foulée. Il tourne autour du trio, joue avec eux, les intègre pleinement au récit. Les quatre artistes font corps, portés par un même élan.
Mais, à travers ce portrait, c’est toute une Europe, de la Seconde Guerre mondiale aux années 2000, qui se dessine en filigrane. À force de foulées, de victoires et de résistance silencieuse, Zátopek vu par Echenoz et Romanens, aura couru bien plus loin que les stades. Il inscrira ses pas dans l’Histoire. Un récit à couper le souffle.
Envoyé spécial à Genève
Courir, d’après le roman de Jean Echenoz
(éd. de Minuit, 2008)
Les scènes du Grütli
du 6 au 19 décembre 2025
durée 1h15
Mise en scène et dramaturgie de Thierry Romanens et Robert Sandoz
Avec Thierry Romanens, Alexis Gfeller, Fabien Sevilla & Patrick Dufresne
Lumières d’Éric Lombral
Son de José Gaudin
Son (en tournée) d’Olivier Bénière
Musique de Format A’3
Chorégraphie de Florence Faure
Costumes de Tania D’Ambrogio