Voix chantante, énergie à fleur de peau, Chloé Oliveres appartient à cette lignée d’artistes solaires. Dès les premiers échanges, le sourire s’impose, le ton se fait direct, l’humour installe aussitôt la complicité. Elle avance dans la vie comme sur scène, nourrie au féminisme de Simone de Beauvoir. Une femme d’aujourd’hui faite de forces et de failles. Mais derrière la vitalité, des fêlures affleurent, qui lui servent de matière de travail.
On pourrait s’en tenir aux premières apparences, à cette joie communicative. Pourtant, sous l’humour — tendre et mordant — surgissent l’angoisse, la peur de dérailler, l’obsession d’être normale, de se fondre dans le décor, de ne pas faire de vague. « J’ai toujours tout fait pour ne pas montrer quand je n’allais pas bien… Je devais être la petite fille souriante, parfaite à l’école, joyeuse, sympa. » Cette tension entre lumière et inquiétude traverse tout son parcours.
Patrick Swayze, matrice d’un désir

Le théâtre entre dans sa vie par la fiction et le cinéma, comme elle le raconte en 2022 dans son premier seule-en-scène, Quand je serai grande, je serai Patrick Swayze. Elle y évoque les étés chez sa grand-mère à Toulouse, confinée dans un salon trop chaud, à regarder des films d’amour en boucle. « Dans ma tête d’enfant, être comédienne, c’était vivre des histoires d’amour. Je mélangeais la fiction et la réalité », se souvient-elle. Le désir naît là, porté par le plaisir d’être regardée. Elle assume ce qu’elle nomme aujourd’hui « une petite faille narcissique », qu’elle partage avec nombre de confrères et consœurs.
Ce premier solo, drôle et mélancolique, raconte moins une idole qu’un fantasme : celui d’une vie où l’on s’autorise les récits, les sentiments, l’exposition. Un spectacle d’apprentissage, où l’autobiographie devient déjà outil de pensée, et où s’installe un rapport au rire comme levier d’inclusion : faire passer, rassembler, déverrouiller.
Apprendre à déborder
Passionnée, l’adolescente prend des cours d’art dramatique avec, en tête, le désir de cinéma. De fil en aiguille, elle intègre le Conservatoire. C’est là que le théâtre s’impose vraiment. C’est un basculement total. Écrire, penser un dispositif, choisir une musique, assumer une forme deviennent des gestes à part entière. Les cartes blanches ouvrent alors un véritable laboratoire. « Je me pensais totalement incapable de ça. Et pourtant, je me suis prise au jeu, et j’y ai trouvé un vrai plaisir », dit-elle. Elle comprend qu’elle peut être à l’origine de ses propres projets.
Au cours de sa formation, un choc survient au détour d’un travail avec Daniel Mesguich, alors directeur de l’institution. Après une scène appliquée, maîtrisée, il la félicite. C’est parfait, dit-il, exactement ce qu’il lui avait demandé. Puis il ajoute : « Il faut que tu me débordes. Si tu te contentes de faire ce que je t’ai demandé à la lettre, ça n’a aucun intérêt. » Elle reçoit la remarque de plein fouet. « Ça a ébranlé quelque chose en moi, parce que je voulais bien faire, je voulais qu’on m’aime. Et lui m’a dit que ce n’était pas ça, être acteur. » Elle en sort vacillante, presque humiliée, mais déplacée en profondeur. Elle comprend que créer ne consiste pas à obéir ni à reproduire, mais à digérer, à transgresser, à s’approprier. À partir de là, le désordre cesse d’être une menace. Il devient un moteur.
Les Filles de Simone : la création au plateau comme geste politique

La rencontre avec Les Filles de Simone agit comme un accélérateur. Elle se fait par l’intermédiaire de Pierre Notte. Pendant Sortir de sa mère, Chloé Oliveres croise Claire Fretel, alors assistante, et Tiphaine Gentilleau, comédienne du spectacle. La tournée les rapproche. Elles sont enceintes presque en même temps. « On a été jeunes mères en tournée. Moi, je devais tirer mon lait en coulisses le plus discrètement possible, parce qu’à l’époque ce n’était pas dans les mœurs. Tiphaine, elle, a perdu du travail à cause de ça. Heureusement, les choses ont depuis changé. » Nous sommes en 2013. La situation est rude, la colère affleure, avec le sentiment d’une injustice. L’évidence s’impose. « On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose de cela. »
Le collectif invente alors un théâtre de plateau, ancré dans l’intime et fabriqué au présent. L’enquête nourrit l’improvisation. L’écriture se construit à plusieurs mains. Le travail circule sans cesse entre le vécu et la théorie. « C’est parti d’un désir de rendre visible ce qui ne l’était pas. » La maternité, les normes, le corps, le travail, longtemps jugés « non théâtraux », deviennent matière scénique. Elle y éprouve surtout la puissance de dire ses propres mots. « Interpréter sa propre histoire, parler en son nom, c’est tellement gratifiant, libérateur. »
Autodérision et humour, comme arme politique
L’humour s’impose comme une arme politique. « Il permet de faire entendre des idées qui ne passeraient peut-être pas autrement. » L’autodérision crée la connivence. « On est tous dans le même bateau. » Elle y voit une stratégie d’inclusion et de démocratisation. Un rire qui ouvre, rassemble, déverrouille.
Après Derrière le hublot se cache parfois du linge, elle quitte le collectif. Le rôle est repris par Capucine Lespinas. Le départ n’est ni rupture ni reniement, mais plutôt une bifurcation. « J’ai gardé la même façon de travailler, au fond », dit-elle. Le plateau reste un espace de recherche, d’hybridation des registres et d’invention collective. Simplement, l’écriture se resserre, l’adresse se personnalise, la responsabilité artistique se déplace.
Lorraine de Sagazan : l’exigence du réel

Parallèlement, une autre aventure marque son parcours, celle avec Lorraine de Sagazan. Elles se connaissent depuis leurs années d’études. En 2019, la metteuse en scène l’invite à rejoindre sa “bande”. Chloé Oliveres joue notamment dans L’Absence de père d’après Platonov d’Anton Tchekhov et La Vie invisible.
Elle parle d’un choc esthétique, d’un théâtre du réel, frontal, politique sans slogan, où la scène se frotte au monde. Une expérience « fondatrice », dit-elle, qui confirme son désir de fabriquer du théâtre autant que de le jouer.
Mon côté Wertheimer : enquête intime, portée politique
Avec sa nouvelle création, l’artiste déplace son geste vers un territoire plus personnel encore. Le spectacle s’appuie sur une enquête de psycho-généalogie qui explore la lignée maternelle et les troubles psychiques qui la traversent. Elle part de quelques figures qu’elle fait réapparaître une à une. Une arrière-grand-mère qu’on interna pendant de longues années. Une grand-mère dont on entrave les désirs. Des femmes que l’on dit « folles », ou simplement hors norme.
Au départ, une résistance intime s’impose. « J’avais un rapport à la folie assez malsain… une répulsion pour tout ce qui sortait du cadre de la normalité. » Jusqu’au jour où elle comprend que cette peur la concerne de près. Elle découvre alors l’histoire de son arrière-grand-mère, qui a passé dix ans à Sainte-Anne. Elle voit aussi se dessiner, de génération en génération, les mêmes lignes de faille. Les rapports à la maternité se heurtent à des empêchements. Les désirs se trouvent contrariés. Les existences se resserrent.

L’enquête fait basculer la question du psychique vers le politique. « Qu’est-ce que cela impliquait d’être une femme dans les années 40 ? Dans les années 60 ? » Elle s’appuie sur la psychiatrie, la psychanalyse et la pensée féministe pour refuser toute lecture hors-sol des troubles. « On ne peut pas isoler un trouble psy de ce dans quoi il est pris », rappelle-t-elle. De là naît l’hypothèse centrale du spectacle : « Et si certaines souffrances relevaient autant de l’oppression que de la pathologie ? Est-ce que ces femmes auraient été mises à l’écart si elles avaient pu choisir leur destin ? » Elle évoque le rêve simple de sa grand-mère : apprendre l’anglais, partir en Angleterre. « Ce n’était quand même pas la lune. »
Méthode d’enquête : du vécu au systémique
La dramaturgie se construit comme une enquête, au croisement de l’intime et du théorique. Chloé Oliveres revendique une méthode de tri, d’entonnoir. « Je me sers de sources très intimes et de choses plus théoriques… Ça me permet de sélectionner, dans ce que je raconte de personnel, ce qui est systémique. » La documentation nourrit le plateau autant que l’autobiographie. « Ce que j’ai vécu, visiblement, est très partagé. Donc sans doute que cela a un intérêt de le montrer. »
Le spectacle prend aussi la forme d’un aveu. Elle y expose sa propre anxiété, longtemps dissimulée derrière une façade lumineuse. « Ce spectacle, c’est une sorte de coming out de ma part d’ombre… Je ne suis pas juste solaire et souriante. J’assume ce côté-là, caché, et j’en fais un spectacle. » En la nommant, en la jouant, parfois en la faisant rire, elle transforme le tabou en matière théâtrale.
Papy, compagnon de création
Ses deux seuls-en-scène, elle ne les a pas écrits seule. « Je les ai vraiment concoctés avec Papy », dit-elle, ce complice de plateau qui l’accompagne au long cours. Travail du clown, écritures au plateau, mise en scène pensée en dialogue sont nées de cette collaboration discrète mais structurante, où l’enquête intime rencontre la fabrication collective. La forme naît du frottement. Les deux artistes revendiquent un théâtre de la fabrication et du dialogue, où la mise en scène devient une écriture à part entière.
Au Théâtre 13, Mon côté Wertheimer condense ainsi ce que son parcours a patiemment élaboré. Un théâtre qui part de l’intime pour rejoindre le collectif. Un théâtre qui fait du rire un outil de pensée. Chez Chloé Oliveres, la joie ne recouvre pas l’angoisse. Elle l’affronte. Et le plateau devient le lieu où les failles cessent d’être des silences pour devenir des forces.
Mon côté Wertheimer [Les mères poules ne font pas des mouettes] de Chloé Oliveres
Théâtre 13 – Glacière
du 8 au 24 janvier 2026
durée 1h20
Tournée
30 Janvier 2026 à L’amérance, Cancale (35)
06 Février 2026 au Centre Culturel Jean Vilar, Champigny-sur-marne (94)
06 Mars 2026 à La Halle ô Grains, Bayeux (14)
07 Mars 2026 au Théâtre St Gilles, Pornic (44)
29 Mars 2026 à La Merise, Trappes (78)
02 Avril 2026 au Théâtre Le Quai, Troyes (10)
avec Chloé Oliveres
Co-mise en scène et collaboration à l’écriture – Papy
Scénographie d’Émilie Roy
Lumière d’Arnaud Le Dû
Costumes de Sarah Dupont
Chorégraphie de Jean-Marc Hoolbecq