Comment le théâtre est-il entré dans votre vie ?
Julien Vella : Je peux facilement dire comment il est entré dans ma vie, plus difficilement comment et pourquoi il y est resté. Enfant sage, je me rappelle éprouver un plus grand plaisir à regarder les autres jouer qu’à jouer moi-même. Les bêtises surtout… Je me souviens aussi de la messe, à laquelle je participe chaque semaine pendant toute l’école primaire, alors que ma famille n’est pas tellement pratiquante : la précision réglée des gestes, la richesse des matières, la soutane, l’odeur de l’encens, l’alternance du chant et de la parole, j’ai peut-être le sentiment de servir quelque chose de mystérieux et d’important. En même temps, je crois que je m’y suis beaucoup ennuyé… Mais c’est sans doute mon premier rapport à l’espace de la représentation.

Ma mère me met à l’atelier théâtre de la MJC de mon village. Je ne me débrouille pas trop mal et je m’amuse bien. J’y reviens des années plus tard, dans l’option théâtre de mon lycée, puis en classe préparatoire, et de nouveau, après tout un cursus de philosophie à l’ENS de Lyon : je m’inscris au conservatoire de Toulouse, devenu presque trop vieux pour y être admis, et je m’y retrouve entouré de gens qui ont dix ans de moins que moi et préparent des concours.
Je me rends vite compte que je suis alourdi par le savoir accumulé ; j’ai du mal à sauter dans le vide. Alors je me tiens légèrement à côté. J’observe les autres inventer. J’essaie de nommer ce que je vois. Je fais des propositions quand on me le demande. C’était peut-être ça, mon truc avec le théâtre : j’y suis retourné à chaque fois en me racontant que j’allais enfin jouer, et j’ai fini par ne plus jouer qu’avec les yeux.
Comment le métier de dramaturge s’est-il imposé ?
Julien Vella : Un coup de chance. Mon année de conservatoire touchait à sa fin et je cherchais comment poursuivre le théâtre. Je sentais bien que me faire embaucher comme acteur ne serait pas simple. Une amie m’a parlé de l’école du TNS. J’ai pris contact avec Mathilde Waeber, alors en première année du parcours mise en scène. Elle m’a proposé de devenir dramaturge stagiaire sur son spectacle de sortie. Je découvrais le mot au moment même où elle me confiait ce rôle. Au début, je pensais qu’il s’agissait d’écrire la pièce.
Comment votre compréhension de la dramaturgie s’est-elle affinée ?

Julien Vella : Le premier projet que j’accompagne est une pièce de Koltès, donc je comprends tout de suite que, côté écriture, le travail est déjà fait. Pour le reste, j’appréhende la fonction de façon très empirique : j’essaie de lire autour, d’apporter des éléments de contexte, de nourrir les intuitions de la metteuse en scène et des différents corps de métier, de partager mes interrogations et, de temps en temps, d’indiquer des possibilités.
Il y a par ailleurs une rencontre fondamentale. En 2021, je suis invité par Sylvain Creuzevault lors d’un laboratoire à Limoges, autour de L’Esthétique de la résistance. J’étais convaincu de rester dix jours comme observateur, et finalement jel’ai accompagné comme dramaturge pendant deux ans. En répétition, je ressens une émotion… énorme. Le matin, on lit ; l’après-midi, les acteur·ices montrent ce qu’ils et elles ont préparé. L’étude et le plateau avancent ensemble. Il y a du temps, le droit d’errer, de se tromper.
La dramaturgie n’est ni un préalable ni une autorité. Elle se fabrique au fur et à mesure : le corps et le cerveau de tous les artisans à l’œuvre en sont les dépositaires. On scrute ce qui s’obstine, on pointe ce qui tient ou pas, on cherche ce qui frotte avec l’histoire de l’art et avec l’histoire tout court, en dehors de tout esprit de système. Bien sûr, dans la pratique, les choses ne se passent pas comme un conte de fées, mais c’est là que j’apprends à regarder une répétition « en dramaturge » : penser dans la tête des autres et laisser les autres penser dans ta tête à toi, comme dirait l’autre. Ce n’est pas toujours simple…
Depuis, j’ai pu travailler dans des compagnies et sur des formes suffisamment variées pour ne pas figer mon approche de la dramaturgie en une méthode ou en un dogme. Je pense en particulier à Lorraine de Sagazan et à Samuel Achache, que j’ai eu la joie d’accompagner pour leurs dernières créations au théâtre et à l’opéra. Je ne me sens pas moins débutant aujourd’hui qu’au moment où j’ai commencé.
À quel moment la mise en scène devient-elle nécessaire ?

Julien Vella : Longtemps, la dramaturgie m’a suffi. Elle permet d’être au plus près de la forme sans avoir à trancher. La décision appartient à un autre. Mais à force d’assister aux répétitions, je repartais avec ce qui n’avait pas eu lieu, des pistes abandonnées, des hypothèses laissées en suspens. Peut-être que la question est là dès l’origine : que ferais-je, pour ma part, de toutes ces potentialités inexplorées ? Je crois que la mise en scène naît de là. Non d’un besoin d’autorité, mais d’un désir d’assumer mon propre regard. Et j’ai surtout la chance d’avoir rencontré au TNS des camarades géniaux – Arthur, Charlotte, Gulliver, Jeanne, Lucie, Manon, Ninon, Thomas, Vincent, Yanis – qui, à un moment, ont décidé de me faire confiance. C’est certainement l’élément décisif…
Comment L’Homme sans qualités arrive-t-il dans votre vie ?
Julien Vella : Le livre m’accompagne depuis une dizaine d’années. Je l’ai commencé lors d’un voyage aux États-Unis, parce qu’un copain me l’avait recommandé : je traversais le pays en train, avec beaucoup de temps libre. J’ai été sidéré par l’intelligence, l’humour, la démesure, la sensualité, l’érudition, la méchanceté de Musil ; bref, j’ai eu le sentiment d’être devancé et battu sur tous les plans. Il y a aussi cette irritation qui monte tout au long de la lecture : tout se neutralise, les idées, les arguments, les positions, les contradictions sont stériles. D’ailleurs, il n’y a pas un enfant dans tout le roman. Je n’avais pas réussi à le finir – ni même vraiment essayé – mais j’y ai pris goût.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de le porter au plateau ?
Julien Vella : Au début du travail avec le groupe, nous explorions un autre texte. Nous n’arrivions pas à trouver un point d’ancrage pour le plateau. Quelque chose résistait. Un jour, sans avoir d’intention précise, je propose qu’on lise le début de L’Homme sans qualités à la table. Personne ne connaissait. Immédiatement, l’atmosphère a changé. Il y a eu plus d’attention, plus de concentration. La langue suscitait, autour de la table, un fort désir de jeu, ce qui, quand on connaît un peu le livre, n’a rien d’évident.

Il n’y a presque pas d’action – ou alors celle-ci sert de prétexte à telle ou telle digression philosophico-poétique. La situation de base, c’est : un personnage (ou plusieurs) rend visite à un autre personnage (ou plusieurs) pour avoir une conversation. Certaines de ces visites sont attendues, d’autres sont inopinées, intrusives, officielles, clandestines, amicales, amoureuses. Parfois, sur le trajet, dans la rue ou en tramway, le personnage en question se perd dans ses pensées. On a vu plus dynamique d’un point de vue théâtral…
Mais ce qui me frappe, c’est la précision avec laquelle Musil met des mots sur des états très diffus : le désarroi, l’ironie, la lucidité impuissante. Il écrit dans un temps suspendu entre deux effondrements avec, dans son dos, les ruines fumantes de l’Empire austro-hongrois et, en face de lui, s’avançant à toute vitesse, le fascisme qui vient ; il dépeint une Europe sénile dont les forces les plus morbides, en 1913 (temps de la fiction) comme en 1930 (temps de l’écriture), sont aussi les plus vivantes. Il capte ce moment précis où un ordre qui décline et se défait libère une énergie intellectuelle explosive.
C’est ce déplacement du roman vers un terrain inhabituel, celui où les rêves et les désirs inassouvis d’une époque deviennent des forces narratives, qui m’intéressait. Et puis cette question, presque obsédante, traverse le livre : pourquoi continuons-nous à recycler les mêmes idées morales et politiques alors que les sciences nous apprennent qu’il n’y a rien de plus instable que la réalité ? Pourquoi nos attentes vis-à-vis du temps que nous vivons sont-elles si imprécises ?
Comment porter une telle œuvre au plateau ?
Julien Vella : Plutôt que de se perdre dans l’infaisable adaptation d’une intrigue, nous préférons traiter le texte comme une matière première, en cherchant comment faire aujourd’hui, au théâtre, ce que Musil faisait, il y a près d’un siècle, au roman. D’où le caractère fragmentaire, l’ordre incertain, le foisonnement des possibilités à l’intérieur de notre Homme sans qualités – ainsi de l’objet littéraire qui, petit à petit, se désorganise, tombe en morceaux, disperse son récit, sans jamais abandonner sa précision poétique.
Nous suivons aussi Musil lorsqu’il renverse le poncif – pour nous qui sommes né·es dans les années 1990 – d’une fin des « grands récits » : l’histoire n’est pas finie, elle est encore à inventer. Cette question traverse le plateau : peut-on faire théâtre du monde nouveau sans se réfugier dans l’ironie ou dans la nostalgie ? Comment naviguer entre l’écueil du recyclage infini des styles – la citation, la parodie, etc. – et celui de la pseudo-table rase ?

Comme l’écrivain autrichien, nous goûtons peu au cynisme ou au relativisme. Au contraire, nous cherchons à faire de l’incertitude – du doute, de l’hésitation – un principe vital, qui recompose sans cesse tout ce qui, autrement, pourrait se figer. Contre la fascination pour la catastrophe, nous cherchons aussi à réunir, par les moyens du théâtre, les conditions d’un autre régime d’attention : une disponibilité à tout ce qui, en temps d’agonie, peut s’engendrer contre la destruction.
Comment travaillez-vous concrètement à partir d’un roman inachevé ?
Julien Vella : Au départ, il n’y a pas de méthode. Nous lisons ensemble, longuement. Les acteur·ices s’emparent de fragments, les mettent en jeu, proposent des formes. Je regarde, j’écoute, je formule des propositions. J’écris aussi de mon côté. Certains moments résistent, pour des raisons que nous n’arrivons pas nécessairement à justifier. On garde, on reprend, on creuse.
La question de l’agencement vient plus tard. Non pour reconstituer un fil narratif, mais pour organiser une circulation d’intensités. Les trois quarts du texte sont de Robert Musil, à partir d’une vieille traduction de Philippe Jaccottet. Elle est d’une grande beauté, mais peu propice au jeu. Je la décale légèrement. Je la fais respirer autrement.
Dans le roman, les personnages n’apparaissent pas comme des figures psychologiques, mais comme des positions, des hypothèses de vie qui sont, pour ainsi dire, mises à l’essai. Nous avons tenté de les convoquer au plateau sans les figer en rôles, en masques ou en caractères stables et définitifs – au contraire, en répétition, nous avons beaucoup cherché, avec les acteur·ices, au plus près de leurs tics, babils, gestuelles, pour élaborer des singularités mouvantes. Cela donne ces présences étranges, qui sont autant de corps tourmentés par d’étranges idées : un vieil artiste prometteur, un aristocrate révolutionnaire, un marchand de bonheur, un ange gardien de la paix, une jeune fille déjà vieille, etc.
Les tableaux semblent parfois presque gelés. Puis un accident survient, un geste imprévu, un déplacement. L’immobilité se fissure.
Comment dirigez-vous la troupe ?

Julien Vella : Il n’y a pas de forme arrêtée. Les propositions viennent largement des acteur·ices. J’essaie de repérer et de nommer ce qui ouvre une perspective. Je cherche moins l’efficacité dramatique que la justesse d’un état. J’essaie d’être intègre dans la description de ce que je vois. Parfois, un outil se présente, j’essaie de l’indiquer et de le partager. Mais le plateau reste surtout un lieu de pensée collective. Donc on se parle, on se fait confiance. La décision finale m’appartient, mais elle naît d’un processus commun.
Où en est le spectacle aujourd’hui ?
Julien Vella : Il nous reste encore trois semaines de répétitions avant la création à Annecy à l’automne, puis une reprise au Théâtre de la Bastille du 24 février au 8 mars 2027. Le spectacle s’appellera La fin du monde est une idée sans avenir. Mais la présentation dans le cadre du Festival Bruit est déjà une forme d’un peu moins de deux heures, principalement nourrie du premier tome. Ce n’est pas une esquisse. Plutôt une pièce d’étude, encore travaillée par la recherche.
Prélude à L’Homme sans qualités d’après l’œuvre de Robert Musil
Théâtre de l’Aquarium – Festival Bruit
22 février 2026
durée 2h
Mise en scène de Julien Vella
Avec Yanis Bouferrache, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Vincent Pacaud, Lucie Rouxel, Thomas Stachorsky, Manon Xardel
Scénographie et construction de Jeanne Daniel-Nguyen
Lumières et son d’Arthur Mandô
En complicité avec Léa Bonhomme, Zacharie Bouganim, Charlotte Mousié et Loïc Waridel
Costumes de Ninon Le Chevalier
Moustaches – Mityl Brimeur
Cheffe de chœur – Manon Xardel