Popanz est un vieux mot allemand qui désigne un épouvantail ou un pantin. Quelle est l’origine de ce spectacle, et pourquoi avoir choisi ce mot comme titre ?
Ivan Márquez : Au départ, je voulais créer un spectacle tout public, bilingue français-allemand, autour de l’ironie romantique. C’est un principe artistique né au tout début du romantisme allemand. Dans cette mouvance, l’art ne doit pas masquer le monde sous une harmonie factice, mais en montrer la complexité, le désordre, les contradictions. Ces artistes voulaient un art qui se dépasse lui-même, qui se commente, qui intègre sa propre critique, quitte à s’autodétruire.

On retrouve l’influence de cette ironie chez les dadaïstes, les surréalistes, chez Bertolt Brecht. Ce sont souvent des œuvres très drôles, pleines de mises en abyme, de jeux avec les conventions. Des pièces où le début est la fin, où le public devient personnage, où l’œuvre se montre en train de se faire.
Or Popanz est le nom que Ludwig Tieck, considéré comme le premier à mettre en pratique l’ironie romantique, donne à l’ogre dans son Chat botté. Un popanz est ce qui fait peur tout en n’étant qu’une feinte, le symbole du trompe-l’œil qui produit pourtant un effet réel. Comme l’art, comme le pouvoir, comme toute convention.
Pourquoi ne pas avoir monté directement une pièce de cette mouvance artistique ?
Ivan Márquez : Parce que l’ironie romantique, par définition, ne supporte pas d’être figée. Monter une œuvre de l’époque aurait été contradictoire avec son principe même. Nous avons donc travaillé à partir d’une écriture au plateau. Nous nous sommes nourris de textes de Ludwig Tieck, de fragments théoriques des frères Schlegel, de motifs romantiques, mais aussi de leurs héritiers.
Au début, tout partait dans de multiples directions, entre propositions des acteurs, essais et fragments. Nous avons accumulé beaucoup de matière sans savoir encore quelle serait la colonne vertébrale.
Comment s’est organisée l’écriture au plateau ?
Ivan Márquez : Finalement, le conte du Chat botté est resté notre fil conducteur. C’est une fable où le pouvoir apparaît comme illusion, où le mensonge – se faire passer pour marquis – révèle que l’autorité elle-même est une fiction. Cela nous a permis de travailler sur le vrai et le faux, l’artifice, l’art dans l’art, le pouvoir comme construction.

Le Chat botté est devenu un point d’ancrage. Même lorsque le théâtre s’effiloche, il continue de chercher ce conte, d’en revisiter les épisodes. À partir de là, j’ai commencé à écrire davantage, à demander des scènes qui remplissent des fonctions dramaturgiques plus précises.
Mais je ne voulais pas que le spectacle se referme sur une logique de récit. Popanz est une traversée poétique, ironique, joyeuse. Les enfants comme les adultes y trouvent leurs couches de lecture. C’est là sa richesse : un théâtre qui joue avec ses propres règles, qui se contredit pour rester vivant.
Et puis, dans le spectacle, la machine théâtrale prend de l’ampleur, absorbe peu à peu le plateau. Nous travaillons la figure romantique de la machinerie, des automates, de tout ce qui imite la vie sans jamais être la vie.
Justement, la notion de machine traverse tout le spectacle…
Ivan Márquez : Oui. Avec Ninon Le Chevalier, nous avons voulu que le plateau soit une machine. Au début, on en voit les gestes simples, presque artisanaux. Puis elle se complexifie : lumières, son, régie prennent plus de place, envahissent l’espace. Elle tremble, se dérègle, devient presque lyrique. C’est un théâtre qui se montre en train de se fabriquer.
La musique y tient une place centrale. Pourquoi ?
Ivan Márquez : Parce que, pour les romantiques, la musique est l’artifice ultime. Elle n’imite rien du vivant dans le monde naturel, elle est très mathématique, et pourtant pleine de vie.
Mirabelle Kalfon, au plateau, a une formation de percussionniste et flûtiste. Matthieu Fuentes, créateur son, vient de la musique concrète et des expérimentations sonores. Ces deux univers m’intéressaient pour ce qu’ils racontent de l’art comme pure technique qui crée du vivant.
Dans Popanz, la musique devient un outil dramaturgique à part entière. Le maximum de choses se fait à vue. Le plateau a même une mémoire : on enregistre des sons, on les met en boucle, on les ralentit, on les accélère. Le bruit devient musique. Nous travaillons avec un magnétophone, avec la matérialité du son. Là encore, la forme devient le contenu.
Vous avez fait l’École du TNS en mise en scène, où vous avez notamment monté Faust/FaustIn & Out de Goethe et Jelinek. Quel est votre parcours de théâtre, et comment s’inscrit Popanz dans ce chemin ?

Ivan Márquez : Après mes études en urbanisme, j’ai intégré une école d’acteurs inspirée de Grotowski, du Théâtre du Soleil, d’Eugenio Barba et de Jacques Lecoq. On y devenait acteurs et créateurs à la fois. C’est là que la mise en scène a pris le dessus.
J’étais attiré par l’organisation de l’espace, du mouvement, par la séance théâtrale elle-même. C’est là que je me sentais le plus juste. Plus tard, je suis entré à l’École du TNS, où j’ai travaillé notamment avec Jean-François Sivadier et Sylvain Creuzevault.
Et cette récurrence des dramaturgies germaniques ?
Ivan Márquez : Je ne sais pas trop… Ma grand-mère est allemande, ça a peut-être à voir. J’y suis souvent arrivé par hasard. Pour Faust/FaustIn & Out, par exemple, j’ai découvert le texte de Jelinek en cherchant un projet pour mon groupe du TNS. Elle l’a conçu comme un “drame parasite” de Goethe, qui ne peut être monté sans Faust. C’est ce dispositif qui m’a séduit.
J’ai aussi monté Büchner, Jens Raschke… La tradition dramaturgique germanique a un regard plus structurel, sociétal, moins atomisé ou intimiste. Ces deux choses ne sont pas contradictoires, et c’est sans doute pour cela que je m’y retrouve.
Vous créez Popanz au festival Bruit, au Théâtre de l’Aquarium. En quoi ce contexte est-il important ?
Ivan Márquez : Nous avions déjà été accueillis en résidence à l’Aquarium. Il y avait une vraie qualité d’échange avec l’équipe. Créer ici, c’est la continuité de cette relation. On se sent un peu chez nous. Cela donne une légitimité à cette forme singulière et ouvre ensuite la question de la diffusion.
Popanz, écriture collective en français et en allemand, inspirée des œuvres de Charles Perrault, Ludwig Tieck, Jacob et Wilhelm Grimm, E.T.A. Hoffmann, Heinrich von Kleist, Heiner Müller et Louis Marin
Création tout public à partir de 10 ans
Festival Bruit – Théâtre de l’Aquarium
Du 29 janvier au 1er février 2026
Durée : 1 h
Mise en scène d’Ivan Márquez
Avec Mirabelle Kalfon, Franz Liebig, Vincent Pacaud
Dramaturgie de Gregory Aschenbroich
Scénographie, costumes, régie plateau de Ninon Le Chevalier
Création sonore de Matthieu Fuentes
Création lumière, régie générale d’Arthur Mandô
Regards extérieurs – Noémie Langevin, Pier Lamandé