Vladislav Galard dabs Paysages mineurs de Mac Lainé © Simon Gosselin

Vladislav Galard, la ligne de fuite

Entre la tournée de Fusées de Jeanne Candel et la création imminente de Chiens de Lorraine de Sagazan aux Bouffes du Nord, Vladislav Galard traverse le plateau comme il traverse sa carrière par déplacements successifs, glissements, essais. La rencontre se fait entre deux répétitions, dans cet état mêlé d’excitation et de nervosité propre aux périodes où les spectacles se suivent sans jamais vraiment se confondre.
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La première chose que l’on remarque chez lui, c’est la taille. Une stature svelte et imposante, toujours trop grande pour l’espace qui l’entoure. Le corps dégingandé semble chercher où se poser, le regard reste curieux, un peu flottant, les gestes sont comptés, économes. La voix, en revanche, s’impose immédiatement. Son phrasé légèrement traînant donne à sa présence une nonchalance trompeuse, vite démentie par la précision avec laquelle il nomme ce qui se fabrique au plateau. Vladislav Galard parle comme il joue, avec une attention tendue à ne jamais rien figer.

Une entrée tardive, presque enfantine
Notre terreur, création collective d’ores et déjà, mise en scène de Sylvain Creuzevault © Marine Fromanger
Notre terreur, création collective d’ores et déjà, mise en scène de Sylvain Creuzevault © Marine Fromanger

Le métier de comédien ne s’est pas imposé d’emblée. Avant le théâtre, il a suivi des études d’ingénieur, menées jusqu’au bout, sans jamais croire qu’elles deviendraient une vie. Un temps de flottement, où la professionnalisation des autres faisait naître chez lui la panique sourde de ne pas savoir comment transformer ce parcours en existence concrète.

Le théâtre reste alors en filigrane, à travers un atelier amateur, un espace imaginaire. Jusqu’au moment où un professeur lui glisse qu’il y a peut-être là « un coup à jouer ». Vladislav Galard s’y engouffre de manière très enfantine, peu informé, encore peu spectateur, porté par un désir confus. L’entrée à la Maison des Conservatoires, puis au Conservatoire national, agit comme une validation soudaine. « Ça m’a donné une place dans le monde. » Une légitimité rassurante, presque confortable, qui transforme un élan flou en début de parcours.

Apprendre en regardant les autres

Au Conservatoire, plus que l’institution, ce sont les autres élèves qui comptent. Une génération contrastée, traversée par des personnalités très affirmées, comme celle de Florence Janas, de Nicolas Maury ou de Louis Garrel. Certaines sont porteuses d’une modernité évidente, d’autres ancrées dans un rapport plus classique au jeu. Lui se vit alors comme informe, en retard. « J’étais le plus âgé, j’avais l’impression d’être une nébuleuse », observe-t-il. Plus spectateur qu’initiateur, Vladislav Galard regarde beaucoup, absorbe, sans encore savoir ce qu’il fera de tout cela. Ces années s’avèrent fondatrices moins par l’enseignement que par la fréquentation quotidienne avec les autres artistes en devenir.

Les débuts professionnels tâtonnent. Un premier contrat, puis des périodes de vivotage, avant la rencontre avec Jean-Baptiste Sastre. Deux spectacles naissent de cette collaboration, portés par une recherche de l’anti-performance, par le goût de ce qui déraille, de ce qui rate. Une esthétique dont le comédien reconnaît l’empreinte durable. La suite se construit sur une rupture brutale. Un renvoi en cours de production, une traversée à vide et le sentiment d’être « un peu éjecté » le met en retrait. C’est précisément à ce moment-là que Sylvain Creuzevault l’appelle.

Le corps comme point de départ
Le corcodile trompeur de Samuel Achache et Jeanne Candel © Victor Tonelli
Le Crocodile trompeur de Samuel Achache et Jeanne Candel © Victor Tonelli

À partir de 2009, quelque chose s’ancre avec le metteur en scène, formé à l’École internationale Jacques-Lecoq et au Studio-théâtre d’Asnières. Le rapport au jeu bascule du mental vers le physique. Artiste profondément cérébral, Sylvain Creuzevault n’a pourtant de cesse de rappeler l’importance du corps au plateau. Vladislav Galard découvre alors une approche du plateau où le corps devient point d’appui premier de la pensée. Longtemps embarrassé par sa grande taille, par ses mains, par sa présence même, il apprend à habiter l’espace. « Je ne savais pas quoi faire de mon corps », confie-t-il.

Dans Notre terreur, où il incarne Saint-Just, un véritable basculement s’opère. Le personnage se construit par la manière de se mouvoir, de traverser le plateau. À cette approche physique s’ajoute une exigence de lecture, de documentation, de mise en relation constante entre le travail artistique et le monde. Une discipline rigoureuse, structurante, qui le marque profondément.

Un autre tournant survient avec Le Crocodile trompeur, puis avec Didon et Énée, aux côtés de Samuel Achache et Jeanne Candel. Pour la première fois, Galard parvient à faire entrer sur scène une pratique musicale qui l’accompagne depuis l’enfance. Pop, jazz, groupes amateurs, la musique n’a jamais cessé d’être là même à l’époque de ses études d’ingénieur, comme un fil artistique tendu. Avec ce spectacle, il amène «toute sa culture musicale sur scène ». Le théâtre musical devient alors une composante centrale de son parcours, inscrit dans des collaborations longues, fidèles, où l’écriture se fabrique au plateau.

Intimité, collectif et lignes parallèles

Cette logique de création collective traverse l’ensemble de son travail. Vladislav Galard choisit les projets par curiosité, que ce soit celle d’une équipe, d’une personne, d’une thématique. Il travaille majoritairement dans des formes où les acteurs construisent leur propre matière textuelle. Improvisation, documentation, glanage de matériaux, tout s’accumule jusqu’à trouver forme sur scène, sans plan préétabli.

En finir avec leur histoire de Marc Lainé © Simon Gosselin
En finir avec leur histoire de Marc Lainé © Simon Gosselin

C’est dans ce paysage que s’inscrit une collaboration très différente avec Marc Lainé, amorcée à la sortie du Covid. D’abord pensé comme un petit format pour la Comédie itinérante de Valence, Paysages mineurs se glisse dans les interstices du calendrier. Le spectacle s’inspire des figures parentales de l’auteur-metteur en scène, et fait écho à un parcours commun : même génération, mêmes arrondissements parisiens, mêmes enfances privilégiées. L’enquête intime menée par l’auteur résonne profondément chez le comédien. « Nos pères se connaissaient », confesse-t-il. Ce qui devait être une série limitée de représentations trouve peu à peu son public, prolongeant l’aventure jusqu’à s’inscrire dans une trilogie. Une expérience singulière dans un parcours largement façonné par l’écriture de plateau, et la rencontre avec un auteur-metteur en scène dont il salue la précision et la délicatesse.

Le plateau comme ancrage

Fusées lui permet de retrouver Jeanne Candel (avec laquelle il prépare d’ailleurs un spectacle pour Avignon 2027). Pensé comme une proposition tous publics plutôt que strictement adressé aux enfants, Fusées naît du désir de retrouver deux cosmonautes déjà esquissés des années auparavant dans Le Goût du faux. Dans son rôle de Boris un personnage neurasthénique,Vladislav Galard glisse « toutes ses tentations dépressives », sans pathos, comme une manière de déposer quelque chose de très intime dans une forme accessible.

Avec Chiens, actuellement en répétition aux Bouffes du Nord, Lorraine de Sagazan ouvre un nouveau terrain. Pas de texte préécrit, un travail au plateau, une matière lourde, directement arrimée au réel et traversée par la question de la justice. Le spectacle s’appuie sur une affaire judiciaire en cours : celle des viols et de la traite d’êtres humains perpétrés lors de tournages pornographiques diffusés par la plateforme aujourd’hui fermée French Bukkake. À partir de ce scandale, la metteuse en scène explore les mécanismes de prédation sexuelle et d’humiliation des femmes. Vladislav Galard retrouve là un mode de création familier, fait d’essais, de conversations et d’ajustements, dans un temps resserré, presque tunnel.

Se tenir à côté, mais dedans
Fusées de Jeanne Candel © Jean-Louis Fernandez
Fusées de Jeanne Candel © Jean-Louis Fernandez

Porter seul un projet ne l’a jamais vraiment attiré. Ni écrire, ni mettre en scène durablement. Ce qui l’épanouit se joue ailleurs, dans la collaboration, la confrontation des points de vue. « Je ne me sens pas porteur d’une esthétique », confie Vladislav Galard. L’essentiel tient dans le fait de répondre, de compléter, de s’organiser avec les autres. Une position en retrait, mais active, attentive. Une manière de rester disponible.

À l’entendre, le parcours semble s’être construit avec un léger temps de retard, sans amertume. Comme si cette latence, ce décalage assumé, dessinaientt précisément sa manière d’être au monde et au plateau : une ligne de fuite plutôt qu’un axe. Un déplacement constant, jamais tout à fait stabilisé, mais intensément vivant.


Fusées de Jeanne Candel
création le 13 septembre 2024 au Théâtre de l’Aquarium à Paris
Durée 50 min environ

Reprise
du 28 janvier au 22 février 2026 au Théâtre de Aquarium dans le cadre du Festival BRUIT

Mise en scène de Jeanne Candel assistée de Marion Bois
De et avec (au Théâtre de l’Aquarium) : Vladislav Galard, Sarah Le Picard, Jan Peters et Claudine Simon

Avec (en tournée) : Margot Alexandre, Jan Peters, Marc Plas et Claudine Simon
Scénographie de Jeanne Candel
Régie générale et construction petit théâtre – Sarah Jacquemot-Fiumani
Peinture toiles – Marine Dillard et Blandine Leloup
Peinture petit théâtre – Marie Maresca
Lumières et régie générale – Vincent Perhirin
Costumes de Constant Chiassai-Polin assisté de Sarah Barzic
Regard extérieur en tournée :-Juliette Navis


Chiens de Lorraine de Sagazan
Théâtre des Bouffes du Nord
du 29 janvier au 15 février 2026
durée 2h

Mise en scène Lorraine de Sagazan assistée de Mathilde Waeber
Dramaturgie de Julien Vella
Scénographie d’Anouk Maugein assistée de  Sevgi Macide Canik
Costumes d’Anna Carraud asssitée de Marnie Langlois 
Lumières de Claire Gondrexon
Chorégraphie d’Anna Chirescu
Vidéo de Jérémie Bernaert
Direction musicale Romain Louveau
Composition et adaptation musicale Othman Louati
Avec Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin et Manon Xardel 
et l’Ensemble Miroirs Étendus : Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni et Marie Salvat

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