Comment Queens of Joy est-il né ?
Olga Gibelinda : Le film est né d’un sentiment d’urgence. Après 2022, lorsque la guerre à grande échelle a commencé, l’image de l’Ukraine diffusée dans le monde s’est presque exclusivement résumée à la destruction et à l’héroïsme militaire. Je savais qu’il existait d’autres formes de courage. J’avais rencontré ces artistes drag bien avant l’invasion et j’avais vu à quel point leur simple existence constituait déjà un acte de résistance. À un moment donné, j’ai compris que leur histoire n’était pas marginale, qu’elle était centrale. Le film devait exister parce que la joie, la vulnérabilité et l’expression de soi sont aussi des expériences de première ligne.
Pourquoi avoir choisi de suivre ces trois drag queens en particulier ?

Olga Gibelinda :
Chacune entretient un rapport singulier au drag. Chez l’une, il s’agit d’un métier. Pour l’autre, d’un refuge. Chez la troisième, d’une arme. Ce qui m’a touchée, c’est la fragilité derrière le glamour. Leurs performances ne sont pas seulement des gestes esthétiques. Ce sont des négociations avec la société, avec l’histoire, avec le trauma. Sous les paillettes, il y a quelque chose de profondément politique, une insistance simple : j’ai le droit d’exister. Cette insistance devient radicale dans une société sous pression, à la fois par la guerre et par un retour conservateur.
Comment les avez-vous rencontrées ? La confiance a-t-elle été immédiate ?
Olga Gibelinda : Nous nous sommes rencontrées par la communauté créative de Kyiv. La confiance ne s’installe pas instantanément, et c’est normal. En documentaire, elle se construit lentement, par la présence et la constance. Nous avons passé beaucoup de temps sans caméra, à parler de peur, de famille, d’identité. En temps de guerre, la vulnérabilité peut être dangereuse. La relation entre la réalisatrice et les protagonistes devient un territoire éthique. Je n’étais pas là pour les exposer. J’étais là pour protéger leur vérité.
Était-il important de montrer la diversité de leurs trajectoires pour dépasser les stéréotypes ?
Olga Gibelinda : Absolument. Le drag est souvent réduit à un cliché, comique ou scandaleux. En Ukraine, il croise la religion, l’identité post-soviétique, la masculinité, la migration, la guerre. Montrer leurs différences était essentiel. L’une vient d’une petite ville, une autre d’un milieu plus cosmopolite. L’une considère le drag comme un art, l’autre comme une question de survie. La réalité est toujours plus complexe que l’idéologie. Je voulais que le public rencontre cette complexité.
À travers leurs récits personnels, on perçoit aussi l’histoire d’un pays. Comment avez-vous articulé l’intime et l’historique ?

Olga Gibelinda : Pour moi, l’histoire n’est jamais abstraite. Elle vit dans les corps, dans les voix, dans les détails du quotidien. Je ne voulais pas expliquer l’Ukraine par des commentaires politiques ou des archives. Je voulais que l’histoire soit ressentie dans une répétition interrompue par une sirène d’alerte, dans une conversation sur l’identité qui glisse vers la langue, dans un sac d’évacuation posé à côté d’une paire de talons de scène.
La révolution de Maïdan en 2014 a été un moment d’expansion des possibles. Beaucoup d’Ukrainiens ont senti qu’ils pouvaient redéfinir leur pays. Pour la communauté LGBTQ+, cela a ouvert un espace fragile mais réel de visibilité. Cet espace n’a jamais été totalement sécurisé, mais il existait. La guerre à grande échelle de 2022 n’efface pas cet élan, elle le met à l’épreuve. Elle demande si la liberté est un slogan ou un engagement vécu.
Je suis restée au plus près de leurs rythmes quotidiens. On voit les performances, mais aussi le silence, le doute, les tensions familiales, les difficultés financières, la peur. Les forces historiques qui traversent l’Ukraine ne sont pas séparées de ces négociations personnelles. Quand l’une d’elles parle de partir ou de rester, d’aimer son pays tout en se sentant rejetée par une partie de la société, c’est déjà un geste politique. Mais il naît de l’expérience vécue, pas de l’idéologie.
En refusant de séparer l’intime de l’historique, le film laisse apparaître l’histoire du pays de manière organique. La lutte pour la souveraineté fait écho à la lutte pour l’auto-définition. La tension entre tradition et transformation existe autant au Parlement que dans une loge. Le personnel devient politique par la présence, pas par les slogans.
Était-il urgent de leur donner cet espace de parole ?

Olga Gibelinda : Oui, profondément. Depuis 2022, l’Ukraine est souvent représentée par des images de destruction et d’héroïsme militaire. Ces images sont réelles, mais elles ne disent pas tout. Réduire un pays à la victimisation ou au courage sur le champ de bataille, c’est perdre sa dimension humaine.
Je voulais montrer que l’Ukraine est aussi un espace de luttes intérieures, pour la dignité, l’identité, l’amour. La liberté n’est pas une valeur abstraite européenne. Elle est très concrète. Elle concerne la possibilité de tenir la main de son partenaire en public, de fonder une famille, d’être reconnu par l’État.
Aujourd’hui, de nombreux Ukrainiens queer combattent en première ligne. Ils défendent le pays avec le même courage que les autres. Mais la loi sur les partenariats enregistrés, qui accorderait des droits civils élémentaires, n’est toujours pas adoptée au Parlement. Si un soldat queer meurt, son partenaire ne peut bénéficier d’aucune reconnaissance légale, d’aucune protection sociale, ni même du droit de prendre des décisions élémentaires. Parler de liberté ou de valeurs européennes, c’est parler de droits ici et maintenant.
Donner la parole à ces artistes n’était pas seulement symbolique. La visibilité est une forme de protection. En temps de guerre, elle peut être dangereuse. Mais l’invisibilité peut l’être davantage.
Le film est-il aussi une réponse à l’idéologie conservatrice portée par la Russie de Vladimir Poutine ?

Olga Gibelinda : Ce n’est pas une propagande contre une autre propagande. Je ne veux pas simplifier la réalité en slogans. Mais cette guerre est aussi idéologique.
Le régime de Vladimir Poutine promeut une vision rigide, militarisée, hyperconservatrice de la société. Il criminalise l’existence LGBTQ+. Il présente les « valeurs traditionnelles » comme une arme. Cette violence symbolique cherche à définir ce qui est normal, acceptable et qui mérite d’exister.
Le drag, fluide, théâtral, joueur, déstabilise ce récit. Il refuse les catégories fixes. Il révèle le genre comme performance, le pouvoir comme costume. Par leur simple présence, ces artistes contestent des définitions autoritaires de l’identité.
Le film s’inscrit dans ce champ symbolique, mais sa résistance demeure calme. Pas de cris. Une insistance. À l’écran, la pluralité, la tendresse, l’ironie et l’expression de soi apparaissent non comme des faiblesses, mais comme des forces à défendre.
Qu’est-ce qui vous anime aujourd’hui, en tant que femme et artiste ?
Olga Gibelinda : Je suis guidée par la vulnérabilité comme une force. Je m’intéresse à celles et ceux qui vivent entre les lignes, entre les genres, entre les identités, entre l’appartenance et l’exil, entre la peur et le courage.
La guerre simplifie les récits. Elle divise le monde entre héros et ennemis. Mais la réalité est plus complexe. Les voix qui doivent être protégées sont celles qui peuvent facilement être effacées en temps de crise, à savoir les communautés LGBTQ+, les femmes, les civils dont la résistance n’est pas toujours visible ou militarisée.
Beaucoup d’Ukrainiens queer combattent au front. Beaucoup de femmes dirigent des réseaux de volontaires, des institutions culturelles, des familles sous les bombardements. Leur résistance est existentielle. Elle consiste à préserver l’humanité au cœur de la catastrophe.
Pour moi, l’art est un espace où la complexité peut survivre. Où les personnes ne sont pas réduites à des symboles et où la dignité est restaurée par l’attention.
Comment la guerre transforme-t-elle l’acte de filmer ?

Olga Gibelinda : Elle transforme tout. Les plannings s’effondrent. Les lieux deviennent dangereux. L’électricité disparaît. Les sirènes interrompent les entretiens. Parfois, le tournage s’arrête pendant des heures parce que des missiles approchent.
Et pourtant, la perception s’aiguise. Chaque moment enregistré semble fragile et nécessaire. Quand demain est incertain, l’écoute devient plus profonde. Il y a moins de banalités, plus d’honnêteté.
La caméra cesse d’être un instrument de contrôle pour devenir un instrument de témoignage. Il ne s’agit plus de capter une performance, mais de préserver une présence. Créer devient un acte de défi, une manière de dire : nous sommes encore là, nous pensons encore, nous imaginons encore.
Que signifie créer en Ukraine aujourd’hui ?
Olga Gibelinda : Créer, c’est travailler dans la contradiction. Il y a la peur et l’humour. La perte et la célébration. La destruction et la tendresse.
La liberté n’est plus théorique. Des gens meurent pour elle. Cela change le poids de chaque choix artistique. On ne peut pas être naïf. Mais on ne peut pas non plus renoncer à l’imagination.
Peut-être que la liberté la plus radicale qui demeure est celle d’insister sur la complexité. D’affirmer que l’Ukraine n’est pas monolithique. Que la joie peut coexister avec le deuil. Que les droits, y compris le droit d’aimer et d’être reconnu par l’État, ne sont pas reportés à « après la guerre », mais font partie de ce pour quoi l’on se bat.
Créer aujourd’hui, c’est imaginer le pays dans lequel on veut vivre demain et oser montrer qu’il existe déjà, même à l’état fragmentaire.
Queens of Joy d’Olga Gibelinda (2025)
Avec Marlen Scandal, Monroe et Aura
Projection le 21 février 2026 au Carreau du Temple – Paris dans le cadre du Festival Everybody
Film disponible sur Arte.tv