Dans le monde de Sacha (Maëlys Certenais), élève de CE2, tout déborde. La sombre réalité de sa famille dysfonctionnelle fait vaciller le quotidien, qui prend l’eau de toutes parts. Le grand-père (Dominique Parent), incapable de vivre seul, a pris ses quartiers dans le salon. Souvent absent, prisonnier d’un cerveau qui tente de retenir des souvenirs déjà fuyants, il s’agrippe au roman mythique de Miguel de Cervantès comme à une bouée. Il se rêve alors en Don Quichotte, prêt à pourfendre les géants et à chevaucher vers d’improbables châteaux.

Face à lui, les parents de Sacha perdent pied et font de leur mieux pour tenir bon. Le père (Antoine Chicaud) est à bout, trop rationnel pour suivre les échappées de son propre père, avec lequel les liens se sont depuis longtemps effilochés. Il s’astreint à des exercices corporels et à une vie millimétrée pour ne pas sombrer. À ses côtés, la mère (Esther Lefranc), fantasque à la voix d’or, épuisée mais aimante, fait tampon pour éviter l’implosion et plonge régulièrement la tête dans un vase afin de reprendre souffle.
La fiction comme abri fragile
La pièce explore ce que les récits fabriquent en nous lorsque le quotidien se fissure. D’abord déboussolée, Sacha se laisse happer par les chimères du vieil homme et entraîne sa famille dans un grand écart entre folie douce et nécessité. L’enjeu est limpide, éviter à ce grand-père loufoque l’EHPAD et préserver coûte que coûte un semblant de vie. Mais à l’âge où l’on cherche à se fondre dans le groupe, l’imaginaire peut devenir un poids. Les moqueries des camarades rappellent brutalement la frontière ténue entre le jeu et la marginalité.

Formellement, la mise en scène d’Elsa Granat frappe par son inventivité. Une manipulatrice vêtue de noir, des oiseaux stylisés qui virevoltent dans la pénombre, un cheval surgissant d’un coin d’ombre, tout un bestiaire « quichottesque » traverse le plateau. L’univers de Cervantès semble jaillir de la tête du grand-père pour infuser l’imaginaire de l’enfant. La scénographie de James Bandily ménage des passages secrets, des interstices où la réalité bascule dans le songe. Reste une dramaturgie qui peine à relier ces fulgurances. Le brouhaha constant, sur scène comme dans la salle, installe un chaos qui brouille la frontière entre poésie et confusion, entre un univers plastique qui stimule l’imaginaire et une matière textuelle plus dense.
Un esthétisme éblouissant
Dans cet entre-deux où fiction et réalité se confondent, Dominique Parent campe un grand-père bouleversant, offrant à sa fantaisie une profondeur mélancolique. À ses côtés, Esther Franck, mère Castafiore au grand cœur, silhouette dégingandée et voix ample, navigue du clown au drame avec un aplomb réjouissant et emporte l’adhésion. Dans leur sillage, Maëlys Certenais et Antoine Chicaud complètent la distribution.
Le spectacle trébuche par endroits, mais son esthétique foisonnante et la foi qu’il place dans la puissance de l’imaginaire enchantent sans réserve les plus jeunes et gagnent, avec plus de nuances, l’adhésion des adultes. Croire encore aux moulins à vent, même vacillants, c’est déjà une manière de résister.
Papy Quichotte d’Elsa Granat
Théâtre Paris-Villette
du 19 février au 8 mars 2026
durée 1h10 environ
Tournée
11 au 14 mars 2026 au TGP – Théâtre Gérard Philipe
26 au 28 mars 2026 au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon
Mise en scène d’Elsa Granat assistée de Zelda Bourquin
collaboration à la dramaturgie – Laure Grisinger
Avec Maëlys Certenais, Antoine Chicaud, Esther Lefranc, Dominique Parent
Manipulation plateau – Geraldine Zanlonghi
Chef de choeur – Erwan Piquet
Scénographie de James Brandily
Création lumières Vera Martins
Création costume – Marion Moinet
Création sonore de Mathieu Barché
Régie générale & lumière de Manon Poirier
Marionnette prêtée par la compagnie Louis Brouillard / atelier de construction Artom (Tourcoing